02.03.2011

L'impact des Medias sociaux sur les organisations et enjeux RH - Table ronde en video

A l'invitation des étudiants du Master 2 Ressources Humaines (UBO - Université de Bretagne Occidentale) Denis Henri Failly, Fabrice Landois et Sébastien Le Corfec sont réunis ce 24 février à la Librairie Dialogues de Brest pour une table ronde (un Café RH) sur l'impact des médias sociaux sur les organisations et les enjeux RH.

NB: L'auditoire présent n'est pas un public de professionnels. et quelques bruits parasites
ont pu se glisser ça et là mais les vidéos sont audibles.

Une vidéo en 4 parties.

 

Video 1 : Apport des réseaux sociaux dans la carrière professionnelle, témoignages des intervenants.


Video 1/4 - Impact des réseaux sociaux et enjeux RH
 

Video 2 : bénéfices issus des réseaux sociaux, côté recruteurs et côté candidats


Video 2/4 - Impact des réseaux sociaux et enjeux RH

 

Video 3 : Quelques mots sur la génération Y


Video 3/4 - Impact des réseaux sociaux et enjeux RH

 

Video 4: Discussion échanges avec la salle - morceaux choisis


Video 4/4 - Impact des réseaux sociaux et enjeux RH

06.10.2008

Internet et les niveaux d'usages

 

Roger Nifle.jpg

Une contribution de Roger Nifle*


Les usages d’internet, c’est une affaire qui mobilise les spécialistes, trop souvent à côté du sujet, si tant est que le sujet soit l’usager. Chacun comprendra à sa porte ou sa fenêtre (de conscience).

La question est récurrente depuis le début mais c’est promis juré, cette fois ça y est on est passé d’internet 3ème génération au Web 2-0. Ce qui est sûr c’est que la population se saisit des possibilités offertes par Internet et invente des usages, c’est-à-dire des usages sociaux, culturels, professionnels, interpersonnels.

Les technologies s’intéressent aux usages de leurs productions, surtout pour les valoriser. Ah si la “valeur technique” devenait une “valeur d’usage” après avoir convaincu de futurs usagers !

Le problème c’est sur quelles visions partagées se rencontrent-ils, quel niveau de conscience commun pour traduire réciproquement. Parce que s’il n’y a pas réciprocité ça ne marche pas.

C’est pour cela que se construisent des sphères d’entendement mutuel mais déconnectées du reste du monde.

 

World Wide Web

Le Web une trame, un tissu. Qui ne fait la différence entre un tissu et un filet. La rupture entre l’internet et le web, l’un est infrastructure, l’autre usage social.

Tramer des relations à l’échelle du monde, des relations humaines pour tisser des communautés. Pas des liaisons, ça c’est une affaire de réseaux sur le modèle du filet, du net. World a la même racine “wir” que virtuel et cela signifie “âge d’homme” (Wir old), étrange non !

Les affaires humaines sont-elles le produit des moyens techniques ou seulement facilitées par ces moyens ? Conçoit-on un “outil” et, seulement après, son usage ?

Voilà une grande difficulté dans ce temps de mutation qui va dans tous les Sens.

Cependant si on se recentre sur l’essentiel, l’homme et les affaires humaines, alors une grille d’évaluation des usages peut être établie. Elle s’appuie sur les concepts fondamentaux et les ressources de l’Humanisme Méthodologique.

On va être amené à croiser deux échelles de progression.

L’une c’est le niveau de conscience de ce qui est en question. Nous identifions trois niveaux notés :

Web 1.y - Web 2.y - Web 3.y.

L’autre c’est le niveau de maturité sociale des usages, c’est-à-dire l’intégration aux affaires humaines. Nous identifierons là aussi trois niveaux, trois générations.
Notons Web x.1, Web x.2, Web x.3.

Nous voilà donc avec neuf types d’usages notés de Web 1.1 à Web 3.3. Il n’y a pas ici de 0.y ou de x.0 qui nous feraient sortir du champ.

 

Les trois niveaux de conscience

Web 1.y Une affaire d’information

Voilà le type d’usages visés. L’accès à l’information et derrière au savoir et à toute sorte de ressources maintenant distribuées, voilà l’enjeu qui mobilise le génie des spécialistes de l’information. Informatique dit-on en français. Que n’a-t-on pas dit sur la “société de l’information” et tous les moyens associés à cette grande explosion mondiale qui bouleverse il est vrai tous les “métiers de l’information”.

 

Web 2.y Une affaire de communication

Voilà le type d’usages visés. Le multi média généralisé à la portée de tous ou presque. Certains se demandent si ce n’est pas du côté du téléphone portable qu’il faudrait voir l’avenir ou au mieux l’intégration et l’inter opérabilité des moyens et des contenus. Ailleurs comme si vous y étiez, immense soif de découvertes.

Voir le succès de l’INA et de multiples sites où chacun peut s’exposer et découvrir les autres, autres temps, autres espaces, cultures, événements, gestes, productions, images. Le grand magazine inter actif, c’est-à-dire chacun étant actif dans la communication, tous émetteurs, récepteurs ; push and pull. Cela a une autre figure que l’information, le numérique n’est pas poétique, l’image et les paysages si.

 

Web 3.y Une affaire de relations

Voilà le type d’usages visés. Les relations humaines, celles où s’établissent des proximités personnelles à distance. Une révolution à l’échelle de la planète qui commence avec le voisin ou la voisine, celle des relations humaines qui tissent la totalité des situations et des affaires humaines. Seulement les relations humaines c’est profond, complexe, question de Sens et de consensus, d’affect, de corps et de comportement, de représentations mentales tout à la fois et en plus des relations entre des personnes qui tissent les groupes humains dédiés à toutes sortes de finalités et plus généralement les communautés humaines à toutes les échelles. World, Wide, Web 3.y.

Évidemment les relations usent de certaines médiations et même multi médiations, c’est mieux, et ces dernières véhiculent de l’information (aux sens habituels dans ces milieux).

Regardons ce qui se dit du Web 2-0: les trois, selon le champ de conscience de ceux qui parlent.

 

Exemple : Qu’est-ce le Web 2.0 ? internet actu

A moins que ce soit une question de posture (Sens du regard sur le monde) qui rende certains aveugles à l’essentiel.

Il suffirait de changer d’angle de vue pour voir l’ensemble.

Le test : quelle différence entre information, communication, relations et quelle vision des “usages” associés ?

 

Maintenant la deuxième, l’échelle de maturité des usages.

Web x.1. Les usages élémentaires

Des tréfonds de la technologie (et il y en a plusieurs couches) émergent des “outils” qui s’adressent à des usagers.

Très vite, grâce à l’explosion du Web, un ensemble d’outils d’usage courant se sont répandus (une fois sortis des universités américaines bien souvent). Navigateurs, mails et puis chats, messageries instantanées, forums, Cuseeme pour se voir et se parler (un logiciel célèbre il y a dix ans) et une floraison de dérivés.

Il est vrai qu’il y a de ces apprentissages élémentaires, comme apprendre à conduire, qui sont indispensables pour acquérir l’aisance qui permettra d’autres investissements.

Les usages élémentaires des outils sortis des ateliers (forges) sont et seront toujours nécessaires dans ce but là.

Des appropriations foisonnantes en sont faites mais sont-elles la source de l’évolution des “outils”, pas sûr. Quel est l’équivalent multi plates-formes de Cuseeme à l’ère du haut ou très haut débit ? Ce n’est pas faute d’usages possibles mais cela vient d’orientations techniques.

 

Web x.2 Les usages fonctionnels ou services en ligne

La on saute d’une définition par l’outil à une définition par une fonction, sociale, professionnelle, dédiée.

Payer une facture, gérer son compte bancaire, coopérer sur une tâche précise, c’est toute la batterie des fonctions des entreprises, des services publics, des institutions ou associations mais aussi bien les jeux de toutes sortes.Le joueur d’échec en ligne ne joue pas au navigateur mais s’en sert.

Des discussions professionnelles ou autres s’établissent grâce à différents outils. Ce sont des usages sociaux, des pratiques que les outils facilitent. Le web fait exploser le champ des possibles et des pratiques, nous n’en sommes qu’au début.

 

Web x.3 Les usages communautaires, la cité virtuelle.

Il s’agit là des enjeux des communautés humaines, enjeux économiques, enjeux politiques, enjeux pédagogiques, de santé, inter communaux, inter régionaux mais aussi des enjeux institutionnels. L’Etat, les entreprises, les communautés territoriales, les communautés humaines de tous ordres, familles, clubs, associations, etc.

Les usages sont définis par les enjeux même, institutions d’aménagement virtuelles, communautés économiques, communautés culturelles, systèmes politique, gestion publique, management des entreprises, etc.

C’est là que le monde se trouve transformé par le web avec cette extension au virtuel du champ des affaires humaines. Là tout est en jeu, en refondation. C’est le terrain de l’Université de Prospective Humaine où la technologie prend sa part.

Bien sûr le troisième niveau de maturité et d’usages intègre les précédents sans quoi ils sont inaccessibles. Mais à ceux qui veulent refaire le monde il faut assumer sinon assurer, au bon niveau de responsabilité.

La suite est une série d’exercices. Nommer les types d’usage et rechercher ce qui existe ou se fait, c’est une condition d‘apprentissage. Cela sert pour comprendre, chercher, mais aussi pour projeter progresser.

 

  • Web 1-1 les usages des outils d’information
  • Web 2-1 les usages des outils de communication
  • Web 3-1 les usages des outils de relations
  • Web 1-2 les services d’information
  • Web 2-2 les services de communication
  • Web 3-2 les services relationnels (groupes)
  • Web 1-3 les enjeux communautaires et institutionnels d’information
  • Web 2-3 les enjeux communautaires et institutionnels de communication
  • Web 3-3 les enjeux communautaires et institutionnels de développement et d’empowerment.


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Roger Nifle


*Roger Nifle est directeur de l'institut Cohérences et confondateur de l'Université de prospective humaine

 

 

03.10.2008

La mutation inachevée de la sphère publique

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Une contribution de Pierre Levy*

Mon propos est ici d'analyser la mutation contemporaine de la sphère publique sous l'effet de l'extention du cyberespace et d'envisager les nouvelles possibilités de développement que cette mutation ouvre à la démocratie, et tout particulièrement à la délibération collective. Quelques données quantitatives pour commencer. Dans la plupart des pays industrialisés, près de 80% de la population est connectée à Internet à la maison, et il en est de même pour les classes moyennes urbaines de la plupart des pays en développement. Les pays où le taux d'augmentation des connections sont les plus élevés sont le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine. Au printemps 2008, le nombre d'utilisateurs d'Internet en Chine a dépassé le nombre d'utilisateurs américains et tend rapidement vers 300 millions de personnes. Même si les jeunes gens sont évidemment à l'avant garde de la connexion, le fossé entre les âges tend à se combler et les différences entre sexes sont devenues négligeables. Parmi les personnes connectées, près de 50 % ont ou auront bientôt accès à l'internet à haute vitesse et les prochaines années verront cette proportion augmenter encore. La première génération née avec l'Internet large bande à la maison arrivera bientôt à l'âge adulte. Finalement, les accès mobiles et sans fil à l'Internet se répandent rapidement, en attendant l'informatique ubiquitaire qui verra les accès au cyberespace entièrement intégrés aux gadgets portables, aux environnements urbains et aux infrastructures de transport. Dans cette nouvelle phase du développement de l'informatique, les interfaces de communication, tout comme les capteurs et les organes de contrôle électroniques des machines et des objets seront interconnectés sans fil en temps réel.

Sur un plan plus qualitatif, de nouveaux types d'applications et d'usages, que l'on conviendra de désigner par le terme de computation sociale (le fameux "Web 2.0", des spécialistes du marketing) se répandent. La computation sociale construit et partage de manière collaborative des mémoires numériques collectives à l'échelle mondiale, qu'il s'agisse de photos (Flickr), de video (YouTube, DailyMotion), de musique (Bittorrent), de pointeurs web (Delicious, Furl, Diigo) ou bien de connaissances encyclopédiques (Wikipedia, Freebase). Dans tous ces cas, les distinctions de statut entre producteurs, consommateurs, critiques, éditeurs et gestionnaires de médiathèque s'effacent au profit d'un continuum d'interventions possibles où chacun peut jouer le rôle qu'il désire. L'utilisateur peut "taguer" (catégoriser à l'aide de mot-clés) et donc classer et retrouver à sa manière les documents numériques de la plupart de ces mémoires mondiales. A l'ère de la computation sociale, les contenus sont créés et organisés par les utilisateurs eux-mêmes. Une quantité innombrable de carnets personnels - les blogs – affichent sans complexes les idées, opinions, photos et vidéos de leurs auteurs dans la nouvelle sphère publique mondiale. Et les arpenteurs de la blogosphère entrelacent ces messages multimédia dans un réseau inextricable de liens, de tags et de fils de discussion que des moteurs de recherche comme Technorati permettent de parcourir. Des entreprises de journalisme citoyen (Ohmynews en Corée, Agoravox en France) donnent la parole à Monsieur et Madame tout le monde en leur offrant les moyens de fabriquer et de commenter les nouvelles du jour. De plus en plus de médias "classiques" comme CNN, offrent cette option à leurs utilisateurs. Dans le climat intellectuel de la computation sociale, l'évaluation, la critique, la catégorisation ne sont plus réservés aux médiateurs culturels traditionnels (clergé, enseignants, journalistes, éditeurs) mais reviennent
entre les mains des foules. Ce sont les utilisateurs de Digg qui font monter ou descendre les informations postées sur le site au premier ou au dernier rang. Ce sont les utilisateurs de Delicious, de Flikr ou de YouTube qui décident d'annoter un lien, une photo ou une vidéo avec tel ou tel tag. Ce sont les lecteurs qui catégorisent et critiquent les livres sur Amazon ou sur Librarything. Omniprésents dans le milieu de la computation sociale, les réseaux sociaux, que l'on appelait "communautés virtuelles" il y a quelques années, connaissent un développement foudroyant. Dans Facebook, MySpace, Linkedin, Xing, Pulse, ou dans les milliers de communautés créées au moyen de logiciels libres de médias sociaux - comme NING, des individus se construisent des réseaux de contacts, d'amis et de relations, participent à des clubs, mettent en place des groupes de travail, s'échangent des messages, partagent leurs passions, bavardent, négocient collectivement leurs réputations, gèrent des connaissances, font des rencontres amoureuses ou professionnelles, développent des opérations de marketing et se livrent à toutes sortes de jeux collectifs. Avec des applications comme Twitter (micro-blog en continu), le lien social par le cyberespace devient quasi permanent : les personnes du même réseau partagent au jour le jour, ou même sur une base horaire, leurs activités quotidiennes. Les réseaux sociaux en ligne deviennent de plus en plus "tactiles" au sens où il est désormais possible de sentir continuellement le pouls d'un ensemble de relations. Skype permet la visiophonie gratuite à l'échelle mondiale. Rester en contact n'est plus une métaphore. Les individus impliqués dans les activités collaboratives et interactives du Web 2.0 participent généralement à plusieurs communautés, naviguent entre plusieurs blogs, entretiennent plusieurs adresses électroniques pour différents usages et sont en quelque sorte les noeuds principaux, les échangeurs, les commutateurs de la computation sociale, collectant, filtrant, redistribuant, faisant circuler l'information, l'influence, l'opinion, l'attention et la réputation d'un dispositif à l'autre.

Le tableau de la nouvelle sphère publique dans le cyberespace ne serait pas complet si je n'évoquais les nuages ("cloud computing") où se déroulent techniquement les processus de computation sociale. En effet, la mémoire et le traitement des données par Google, Yahoo, Facebook, Delicious ou YouTube, n'ont plus lieu principalement dans nos ordinateurs mais dans d'immenses centres d'enregistrement et de calcul des informations numériques où sont interconnectés des milliers de machines et qui sont distribués un peu partout sur la planète : les nuages informatiques. Nos données (courriers, contacts, marque-pages, photos, textes, etc.) et les applications qui permettent de les manipuler sont "quelque part" dans le réseau et donc, d'une certaine manière, partout.

Certes, toutes les régions du monde ne participent pas à la computation sociale avec autant d'intensité. Une étude européenne de 2008 indique que les asiatiques mènent le mouvement avec plus de 50% des internautes impliqués dans au moins une activité de computation sociale. Les Etats-Unis suivent avec 30% des utilisateurs tandis que les européens n'en comptent que 20%. Mais c'est évidemment la tendance générale qu'il importe de saisir.

Cette nouvelle sphère publique digitale n'est plus découpée par des territoires géographiques (ses découpages pertinents correspondent plutôt aux langues, aux cultures et aux centres d'intérêts) mais directement mondiale. Les valeurs et les modes d'action portées par la nouvelle sphère publique sont l'ouverture, les relations de pair à pair et la collaboration. Alors que les médias de masse, depuis l'imprimerie jusqu'à la télévision, fonctionnaient d'un centre émetteur vers une multiplicité réceptrice à la périphérie, les nouveaux médias interactifs fonctionnent de tous vers tous dans un espace a-centré. Au lieu d'être encadrée par des médias (journaux, revues, émissions de radios ou de télévision) la nouvelle communication publique est polarisée par des personnes qui fournissent à la fois les contenus, la critique, le filtrage et s'organisent elles-mêmes en réseaux d'échange et de collaboration.

Un des aspects les plus troublants de la nouvelle situation de communication dans le cyberespace est le brouillage de la distinction public / privé ou même carrément l'érosion de la sphère privée. Tout courrier électronique peut se retrouver exposé dans un forum. Pour peu qu'ils aient été filmés, le moindre faux pas d'un politicien, d'une vedette ou d'une compagnie risque de se voir exhibé sur YouTube. La publicité (marque de l'espace public s'il en est) s'affiche dans les courriers, les blogs et les réseaux sociaux. Le moindre mouvement d'attention dans le cyberespace, qu'il s'agisse d'une recherche sur Google ou d'une exploration de Facebook est enregistré d'une manière ou d'une autre et peut servir à mieux cibler la publicité qui s'affiche à l'écran... Même pour l'utilisateur moyen, la quantité des informations accessibles, tout comme la transparence des personnes, des institutions et des phénomènes sociaux s'accroît de manière vertigineuse. L'augmentation de la transparence et la multiplication des contacts entraîne avec elle une nouvelle vitesse de la circulation des idées et des comportements.

Concernant les effets sur la démocratie, cette transformation de la sphère publique me semble affecter positivement les quatre domaines étroitement interdépendants que sont les capacités d'acquisition d'information, d'expression, d'association et de délibération des citoyens. En somme, la computation sociale augmente les possibilités d'intelligence collective, et donc la puissance, du "peuple". Un autre effet remarquable de cette mutation de la sphère publique est la pression qu'elle exerce sur les administrations étatiques et les gouvernements vers plus de transparence, d'ouverture et de dialogue. Enfin, du fait du caractère mondial de la nouvelle sphère publique, les mouvements d'opinion et d'action citoyenne traversent de plus en plus les frontières et entrent en phase avec le caractère lui-même planétaire des problèmes écologiques, économiques et politiques.

La cyberdémocratie va-t-elle s'arrêter là ? Je ne le crois pas, puisque la computation sociale que nous pouvons observer en 2009 n'est qu'un moment, un instanané découpé dans un mouvement de longue durée qui n'est certainement pas achevé. Le caractère de fond de la cyberculture peut être ramenée à trois tendances en résonnance mutuelle : l'interconnexion, la création de communauté et l'intelligence collective. L'interconnexion est un phénomène très général : elle tisse des liens entre territoires, entre ordinateurs, entre médias, entre documents, entre données, entre catégories, entre personnes, entre groupes et institutions. Elle franchit les distances et les fuseaux horaires. Elle traverse les frontères géographiques et institutionnelles. Elle crée des courts-circuits entre les niveaux hiérarchiques et les cultures. La création de communauté est aussi ancienne que les bulletin board systems (BBS), le Minitel ou l'Internet. Les systèmes de courrier et de forum électroniques, tout comme les "communautés virtuelles" existaient dans les années 70 du XX° siècle, bien avant le Web. Ces animaux sociaux que sont les humains exploitent toutes les possibilités de créer du lien, de communiquer, de fabriquer de la communauté : le cyberespace représente à cet égard le nec plus ultra technologique. Finalement, la propension à l'intelligence collective représente l'appétit pour l'augmentation des capacités cognitives des personnes et des groupes, qu'il s'agisse de la mémoire, de la perception, des possibilités de raisonnement, d'apprentissage ou de création. La croissance du cyberespace est à la fois la cause et l'effet du développement de ces trois tendances, le tout formant une sorte de moteur techno-culturel auto-organisé. Des premiers ordinateurs des années 1950 jusqu'à la computation sociale de la première décennie du XXI° siècle, les événements des soixante dernières années ne constituent probablement que l'étincelle initiale ou, si l'on veut, la préhistoirede la cyberculture mondiale et de sa sphère publique. C'est dire que la cyberdémocratie de l'avenir nous est encore difficilement pensable. Je vais cependant risquer une "vision", dont il est important de souligner le caractère purement spéculatif ou utopique (au sens noble du terme). Il s'agira donc moins de prédiction au sens ordinaire du terme que de la recherche d'un point d'appui intellectuel pour penser – et éventuellement orienter - le développement en cours.

Mon hypothèse est que les trois tendances que je viens d'évoquer se sont appuyées non seulement sur le développement de techniques matérielles de stockage, de transmission et de traitement des informations digitalisées mais également sur un étagement progressif de couches d'adressage de l'information.

La première couche, apparue dans les années 50 du XX° siècle, adresse les bits d'information dans la mémoire des ordinateurs. Il s'agit de la naissance de l'informatique proprement dite, avec ses systèmes d'exploitation, ses langages de programmation et l'augmentation des traitements logiques et arthmétique qu'elle a permise. Dans cette première phase, la puissance de calcul était essentiellement centralisée et restait au pouvoir des grandes compagnies et des gouvernements des pays riches. La seconde couche, celle de l'Internet, adresse les serveurs d'information dans les réseaux. La montée de l'Internet dans les années 1980, parallèle à celle des ordinateurs personnels, a permis à des réseaux d'individus et à des institutions de commencer à alimenter et explorer le cyberespace. Dans cette seconde phase, qui a vu le développement des premières communautés virtuelles, la puissance de calcul s'est décentralisée. Elle est passée entre les mains des individus, au moins dans le monde académique, parmi les professionnels et dans la jeunesse urbaine aisée. La troisième couche, celle du Web, adresse les pages des documents et permet du même coup d'identifier les hyperliens entre ces pages. Le résultat direct du système d'adressage des pages est l'émergence la nouvelle sphère publique mondiale hypertextuelle et multimédia à partir du milieu des années 90 du XX° siècle.

Cette phase s'est accompagnée d'une nouvelle centralisation de la communication numérique par les moteurs de recherche et les grandes entreprises qui contrôlent les "nuages" informatiques.

 

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La sphère publique numérique se trouve maintenant en proie à une une vive tension. D'un côté, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'ensemble de la mémoire et de la communication mondiale se trouve réuni au sein du même environnement technique interconnecté. Les documents numériques sont effectivement reliés les uns aux autres par des hyperliens ou virtuellement combinables grâce aux possibilités d'exploration offerts par les moteurs de recherche et les systèmes d'échange pair à pair. Des agents logiciels permettent de présenter, de filtrer et de traiter les informations de la mémoire mondiale selon les besoins des utilisateurs. Mais, d'un autre côté, la nouvelle sphère publique reste profondément fragmentée. La multiplicité des langues naturelle, l'irrégularité de leurs grammaires et de leurs lexiques résiste à la traduction et au calcul automatique du sens. Les nombreux systèmes de classification hérités de l'ère de l'imprimerie et les multitudes d'ontologies informatiques (réseaux formels de concepts permettant le raisonnement automatique) sont incompatibles entre eux. Les réseaux sociaux et les systèmes de catégorisation sociale sont la plupart du temps incapables d'échanger leurs données et leurs méta-données. Il me semble donc que la prochaine vague d'accroissement de l'interconnexion, de la liaison sociale et de l'intelligence collective prendra appui sur une quatrième couche universelle d'adressage, celle des concepts, grâce à laquelle le problème de l'interopérabilité sémantique pourra être résolu. Si nous ne disposons pas déjà d'un système universel d'adressage des concepts, c'est tout simplement parce que le problème de la coordination et de la synchronisation d'une mémoire mondiale multiculturelle en temps réel ne s'est jamais posé avant notre génération. Les recherches que je dirige à la Chaire de Recherche du Canada en Intelligence Collective de l'Université d'Ottawa oeuvrent dans cette direction d'un système de coordonnées de l'espace sémantique. On peut dresser un parallèle entre les univers physiques et sémantiques. Il faut se souvenir que le système de coordonnées géographique universel - les méridiens et les parallèles - n’a commencé à devenir effectif qu’aux 18° et 19° siècle. Par la suite, la mesure universelle du temps qui permet aujourd’hui de coordonner les vols de tous les avions de la planète (le système des fuseaux horaires) n’a été institué qu’au début du XX° siècle. Les systèmes de coordonnées spatio-temporels, à la fois universels (ce qui fait leur utilité) et culturels (ce sont des conventions symboliques, des outils construits en vue d’une fin) ont accompagné de manière très concrète les voyages, les échanges et l’unification (conflictuelle) planétaire des trois derniers siècles. Par analogie, on peut considérer que la fragmentation et l’opacité contemporaine du cyberespace tiennent à l’absence d’un système de coordonnées sémantique commun, par-delà la multiplicité des disciplines, des langues, des systèmes de classification et des univers de discours. Qu’un tel système de coordonnées balise l’espace sémantique (virtuellement infini), et aussitôt les processus d’intelligence collective – aussi transversaux, hétérogènes et divers soient-ils, pourraient commencer à s’observer - à se réfléchir - dans le miroir immanent du cyberespace. Par analogie avec les URLs (uniform resource locators) du Web, j'appelle les adresses de l'espace sémantique des USLs (Uniform Semantic Locators). On peut considérer les USLs comme des "agendas sémantiques" dont le système de notation (IEML pour Information Economy MetaLanguage) permet la synchronisation et la mise en relation automatique. Dans l'espace sémantique, les tags auraient deux faces. Sur une face, un USL noté en IEML garantirait le calcul automatique des relations sémantiques entre tags et jouerait le rôle de médium de correspondance entre langues naturelles. Sur l'autre face, des descripteurs en langues naturelles ou des icônes permettraient l'interaction d'utilisateurs humains avec le tag et déterminerait son sens. La croissance du dictionnaire multilingue IEML serait assurée par une communauté multiculturelle de volontaires avertis (sur le mode "wikipedia") et les utilisateurs resteraient évidemment libres de catégoriser les documents, objets, personnes, actes ou phénomènes complexes exactement comme ils l'entendent, sur le mode manuel ou automatique.
Au lieu d'être centralisés par des moteurs de recherche aux algorithmes secrets et uniformes -comme c'est le cas aujourd'hui - la mémoire mondiale pourrait alors être balisée et explorée par une société décentralisée et collaborative d'agents sémantiques dont chacun exprimerait le point de vue et les intérêts des personnes ou des réseaux qui les contrôlent.

Du point de vue de la démocratie, un des principaux effets de l'émergence de l'espace sémantique serait une nouvelle possibilité de commensurabilité et d'auto-référence pour les processus de computation et de cognition sociale. En d'autres termes, les réseaux, groupes et communautés de personnes seraient capables de réfléchir leur propre intelligence collective dans un espace ouvert à l'observation et à l'interprétation du point de vue de chacune des intelligences collectives. Bientôt, la majorité des communications et des transactions humaines se déroulera directement dans le cyberespace ou bien laissera une trace (sous forme de statistiques et de documents) dans la mémoire numérique mondiale. Il en résulte que les données fondamentales des sciences sociales seront directement accessibles à tous. Un des enjeux de l'institution de l'espace sémantique est l'ouverture de ces données - la mémoire humaine - à l'analyse, à la synthèse multimédia et l'interprétation de tous les points de vue possibles, tout ménageant des avenues de projection, de traduction et de transformation automatique entre les points de vue.

Dans ces conditions, la notion de délibération collective, si essentielle à la démocratie, prendrait un tout autre sens : elle deviendrait indissociable d'une pratique massivement distribué des sciences humaines et d'un dialogue herméneutique s'exerçant librement sur la mémoire mondiale.

Pierre Levy

NB : Une vidéo de l'intervention de Pierre Levy au World Knowledge Dialogue autour l'espace sémantique IEML est consultable à cette adresse :http://www.wkd08.org/webcast?clip=10


*Pierre Levy
est un philosophe qui a consacré sa vie professionnelle à la compréhension des implications culturelles et cognitives des technologies numériques, à promouvoir leur meilleurs usages sociaux et à étudier le phénomène de l’intelligence collective humaine. Il a publié sur ces sujets une douzaine de livres qui ont été traduits dans plus de douze langues et qui sont étudiées dans de nombreuses universités de par le monde. Il enseigne aujourd’hui au département de communication de l’Université d’Ottawa (Canada) où il est titulaire d’une Chaire de Recherche en Intelligence Collective. Pierre Lévy est membre de la société Royale du Canada et a reçu plusieurs prix et distinctions académiques.

Bibliographie

- Benkler Yochai, The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, Yale University Press, 2006
- Charlene Li, Josh Bernoff, Groundswell. Winning in a World Transformed by Social Technologies. Harvard Business Press, 2008
- Feigenbaum, F., and alii "The semantic Web in Action", Scientific American, dec 2007, p. 90-97.
- Lévy Pierre, L'espace sémantique, Hermes, Londres, 2010, à paraître

- Lévy Pierre, Cyberdémocratie (Essai de philosophie politique), Odile Jacob, Paris, 2002
- Lévy Pierre, Cyberculture, Odile Jacob, Paris, 1997
- Lévy Pierre, L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1994
- Lévy Pierre, Qu'est-ce que le virtuel ? La Découverte, Paris, 1995
- Lévy Pierre, World Philosophie (le marché, le cyberespace, la conscience) Odile Jacob, Paris, 2000
- Pascu Corina, An Empirical Analysis of the Creation, Use and Adoption of Social Computing Applications, European Commission, Joint Research Centre and Institute
for Prospective Technological Studies. 2008
- Shirky Clay, Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, Penguin, 2008
- Surowiecki, James, The wisdom of the Crowds, Random House, London, 2004

- Tapscott, D., Williams, A.D., Wikinomics, How Mass Collaboration Changes Everything. Portfolio, 2007

- Tovey, M. (Ed.), Collective Intelligence: Creating a Prosperous World at Peace, Oakton, VA: EIN Press, 2008

- Weinberger David, Everything Is Miscellaneous: The Power of the New Digital Disorder, Henri Holt and Cie, USA, 2007
- Wellman, Barry, Computer networks as social networks. Science, 293 (14 September), 2031-2034, 2001












 

 

 

 

 

01.10.2008

Lettre sur le commerce des livres… dans l’après Web 2.0

 

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Une contribution de Lorenzo Soccavo*

« Ce dont il s’agit, c’est d’examiner, dans l’état où sont les choses et même dans toute autre supposition, quels doivent être les suites des atteintes que l’on a données et qu’on pourrait encore donner à notre librairie ; s’il faut souffrir plus longtemps les entreprises que des étrangers font sur son commerce ; quelle liaison il y a entre ce commerce et la littérature ; s’il est possible d’empirer l’un sans nuire à l’autre…»
Denis Diderot, Lettre sur le commerce des livres, 1763.



Les librairies face à l’avenir…


Les ventes de CD continuent de s’effondrer. La VOD (Vidéo on demand) progresse.
Symbolisés dans l’esprit des médias et du public par le récent partenariat Hachette (pour le contenu), Fnac (pour la distribution), Sony (pour son dispositif Portable Reader System 505), de nouveaux dispositifs de lecture arrivent dans le commerce.

Si le marché du livre n’opère sa migration numérique qu’aujourd’hui, après le disque, la photo et la vidéo, c’est qu’il n’existait jusqu’à maintenant dans le commerce aucune offre pertinente de dispositif électronique dédié à la lecture. Avec l’industrialisation en masse de terminaux de lecture basés sur la technologie e-ink/e-paper, cela change du tout au tout.
Ces dispositifs reproduisent en effet les caractéristiques de la lecture sur papier.

Dans ce contexte les librairies traditionnelles ont bien du souci à se faire.
Les structures matérielles des librairies : loyers, assurances et personnel lié à la gestion physique des livres pèsent lourd.
Les grandes surfaces spécialisées tirent encore leur épingle du jeu et se développent de plus en plus sur le Web, où les ventes de livres sont en progression constante et allongent la durée de vie des titres, sur le fameux modèle de la Long tail de Chris Anderson.

Une rupture d’usage est actuellement à l’œuvre au niveau des comportements de lecture, de la consultation et de l’achat des livres. Et pas seulement chez les digital natives. Les premiers adeptes des tablettes e-paper semblent bien être la génération des 40-60 ans et plus, grands lecteurs, qui lisent plusieurs livres par mois et en trimballent toujours avec eux. Ils apprécient grandement de pouvoir se déplacer avec une bibliothèque de plusieurs centaines d’ouvrages et de documents, dans un dispositif ne présentant que l’encombrement et pratiquement le poids d’un livre de poche.

Le rapport avec le Web et l’après Web 2 ?


Il est évident ! Très clairement : le commerce des livres va inévitablement devoir se développer sur les modèles du e-marketing qui sont en train de se mettre en place dans l’après Web 2.0.

Traçons synthétiquement l’évolution du Web par rapport à ce qui est véritablement important.
Qu’est-ce qui est véritablement important ?
L’expérience de l’utilisateur.
Dans ce sens, nous pourrions dire que :

  • Le Web 1, c’était de la retranscription.
  • Le Web 2 de la participation.
  • Le Web sémantique, de la simplification.
  • Et le Web 3D sera de l’immersion.


Pour certains, le Web 3.0 serait le Web sémantique. Un Web plus intelligent, ordonnant et appelant grâce à des métadonnées l’information précise, utile pour un internaute X à un moment T.
En fait, il s’agit ni plus ni moins que d’une amélioration inévitable du Web 2.0 : un Web 2.1 pour répondre à la surcharge informationnelle dont nous ressentons de plus en plus les premiers contrecoups.

Le Web 3.0 sera un Web 3D. Celui qui est en train d’émerger de l’univers des jeux en ligne et de l’expérience grandeur nature de Second Life, et qui trouvera son plein épanouissement dans un Web 4.0 : un Web sémantique en 3D, qui au-delà de l’interactivité développera une interface immersive entre avatars et internautes, avatars et avatars, internautes et internautes.
L’écran des écrans disparaîtra.

Vers un Web immersif


De quoi s’agit-il ?
En 2008 la majorité des grandes enseignes travaillent à la virtualisation de leurs boutiques. Ce terme de “virtuel” fréquemment utilisé, engendre cependant la confusion. On entend : “qui n’est pas réel”, alors qu’en fait, virtuel signifie “qui existe en puissance”.
Lorsque les échanges et leurs acteurs sont bien réels, la simulation d'un environnement par des images de synthèse tridimensionnelles n’éclipse en rien leur réalité.

Il s’agit, dans un premier temps, de la modélisation en 3D des boutiques, avant d’intégrer des passerelles entre boutiques réelles et boutiques virtuelles on line.
Essayage virtuel de vêtements ou de paires de lunettes par l’entremise d’un avatar présentant ses caractéristiques physiques et avec son propre visage, ou dans une nouvelle génération de cabines d’essayage se réduisant à un “miroir magique”, se développent et arriveront prochainement.
L’on observe déjà que nombre de marques et d’enseignes développent leurs propres réseaux sociaux sur le Web 2.0, voire une présence sur Second Life.

Demain des librairies dans le Web immersif


Comment serait-il possible que les librairies restent à l’écart ?
Ce serait là leur disparition assurée. Les lecteurs attendent aujourd’hui de pouvoir, à distance, accéder au fonds de leur librairie préférée, de pouvoir y feuilleter les livres de leurs choix, accéder à des informations complémentaires, dialoguer avec le libraire, passer commande, etc.

Comme les autres commerces, les librairies physiques (brick and mortar) devraient parallèlement et rapidement s’équiper de nouveaux outils ayant pour finalité première d’enrichir les expériences des consommateurs. Des sociétés de diffusion/distribution de livres étudient pour l’instant les possibilités d’équiper les librairies de bornes de téléchargements d’e-books et de dispositifs de POD (Print on demand, encore que ces derniers soient particulièrement onéreux, encombrants et certainement antinomiques avec le développement de terminaux de lecture numérique…).

Ce qui est certain c’est que l’e-shopping dans le Web 3D n’aura plus rien à voir avec les achats que nous pouvons aujourd’hui faire sur le Web 2.0. Il se vivra en mode interactif et immersif.

Si nous portons notre attention uniquement sur Second Life nous pouvons déjà y relever : la présence de nombreuses bibliothèques, dont celles des principales universités américaines, des dispositifs de lecture innovants, notamment dans le cadre de la Bibliothèque francophone ; plusieurs îles anglo-saxonnes dédiées aux livres, et notamment une pour les développeurs d’Amazon ; des manifestations littéraires, des conférences d’auteurs au lancement du reader de Sony dans l’espace d’exposition de l’éditeur Ramdom House ; des initiatives pédagogiques, avec de premières expériences d’immersion de jeunes lecteurs dans des univers romanesques…

Le modèle qui se développerait serait celui du cobrowsing : l’internaute se connecte à l’espace 3D, il peut visiter la boutique (librairie, par exemple) telle qu’elle est dans la réalité, il peut échanger avec d’autres clients, et, surtout, il peut demander des informations, des explications aux vendeurs (libraires) présents, soit, part le truchement de leurs avatars respectifs, soit, en visiophonie.
Par ailleurs, l’internaute a la possibilité, depuis la boutique réelle ou depuis sa représentation 3D, d’accéder et de naviguer dans le site Web particulier de la librairie, ou bien dans le Web en général, pour rechercher les informations ou les avis complémentaires qu’il désire (ce système est en train d’être implémenté dans Second Life).
Des avatars robots en nombre peuvent répondre aux questions basiques et orienter les visiteurs. Dans les deux espaces, des interfaces de consultation des e-books, des outils interactifs permettant de constituer des bibliographies, d’effectuer des recherches, d’accéder aux critiques d’autres lecteurs et cetera, sont proposés en accès libre.

Il est indéniable que les développements en cours dans le domaine du e-marketing évoluent ainsi vers la 3D et la simulation, avec, au delà d’une plus grande interactivité avec la clientèle, une véritable évolution de la relation client.
A terme la finalité est de proposer aux consommateurs de véritables environnements immersifs où la perception polysensorielle (visuelle, olfactive, tactile, kinesthésique) enrichira l’expérience, que ce soit sur les lieux de vente, ou bien via le Web à distance, notamment par le biais de l’Internet embarqué (embedded Internet).
La finalité de ces réalités “virtuelles” devant être d’augmenter l’expérience, d’enrichir l’information, en l’occurrence, d’un client potentiel.
Aux nouveaux dispositifs de merchandising du commerce traditionnel et de publicité sur les lieux de vente, la librairie devra ajouter de nouveaux dispositifs de consultation et de téléchargement des livres.

L’interface lecteurs/livres au centre des évolutions en cours

Un groupe de recherche du Conservatoire National des Arts et Métiers : "Interactivité pour lire et jouer", explore ces domaines par le recours aux techniques de la réalité virtuelle, dont les jeux vidéo, il faut bien le reconnaitre, dopent le développement.
Le Laboratoire des usages en technologies de l'information numérique, de la Cité des sciences et de l'industrie, se penche sur les nouvelles pratiques liées aux e-books.
Au sein du nouveau centre Neurospin du CEA, dédié aux techniques d’imageries cérébrales, le professeur Stanislas Dehaene, auteur en 2007 de l’ouvrage de vulgarisation : “Les neurones de la lecture” (Odile Jacob éd.), travaille à mettre en évidence comment la lecture, invention culturelle récente de l’espèce humaine, évolue de sorte à s’adapter au mieux aux aptitudes de nos circuits cérébraux.

De nouvelles interfaces de consultation de textes sont à l’étude : manipulateurs d’e-books, sur le modèle en quelque sorte de la console de jeux vidéo Wii de Nintendo, capables de détecter la position du lecteur et de défiler les pages selon ses mouvements, de lui permettre de consulter plusieurs documents en même temps.
En projetant virtuellement dans un espace immersif en 3D des “pages” à la volée, le lecteur pourrait, comme un oiseau, les survoler et choisir de se poser sur celles qu’il souhaiterait lire en détails.
Il s’agit en somme d’inventer un mode de navigation dans les textes, plus souple et plus libre que ceux des livres reliés ou du Web et de ses périphériques (souris, écran…).

Les nouveaux dispositifs de lecture devraient permettre de mieux adapter l’affichage et l’ordonnancement des textes aux capacités de notre architecture cérébrale, et pourraient, à plus long terme, s’inscrire dans l’épopée de la robotique évolutionnaire, en train… de s’écrire.

Mais où allons-nous ?
En basculant dans cet univers de la dématérialisation, le livre pose, avec une acuité nouvelle par rapport aux anciens travaux de la linguistique, la problématique de la réception des textes.
Le challenge à relever est la mise au point de systèmes d’affichage qui s’adaptent avec la meilleure performance au fonctionnement de nos cerveaux d’animaux-lecteurs.
Si la lecture a évolué depuis les rouleaux de papyrus et la déclamation des textes, les livres imprimés et reliés que nous connaissons aujourd’hui et notre lecture silencieuse, ne sont certainement pas le mode de lecture le plus performant que notre espèce puisse atteindre.
Des projections synchronisées à la vitesse d’acquisition du lecteur de mots par groupes restreints est l’une des pistes à l’étude.
Mais c’est là un autre sujet…

Ce qui est aujourd’hui certain, c’est que les développements du e-marketing dépasseront rapidement, tant les portails Web 2.0, que les bornes de téléchargements d’e-books dont les librairies les plus avancées projettent la mise en place.
D’autant plus que, au-delà la numérisation des œuvres et la commercialisation de terminaux de lecture connectés aux réseaux Wifi ou UMTS, nous évoluons finalement vers ce que nous pourrions appeler une “dématérialisation dure” du livre : une époque où les e-books ne seront même plus téléchargés, mais, simplement lus en streaming dans un écosystème cloud computing.

Trop souvent les professionnels ont tendance à s’arrêter aux micro-initiatives, au lieu d’anticiper les macro-phénomènes.

En attendant, si la librairie indépendante ne prend pas son destin en main et ne part pas rapidement à la conquête de ces nouveaux espaces, les grandes industries de l’entertainment les coloniseront à leur seul profit. Qu’on se le dise.

Lorenzo Soccavo


*Lorenzo Soccavo est Prospectiviste de l’édition, et l'auteur du livre "Gutemberg 2.0 le futur du livre" (2nde édition, M21 Edition - 2008),
son site http://lorenzo.soccavo.free.fr

30.09.2008

Hypothèse d'évolution pour le Web 2

Une contribution de Fred Cavazza* (1/2)

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NB : Fred Cavazza nous a aimablement autorisé à publier l'article qui suit et qui est déjà paru sur son site www.fredcavazza.net en 2007 mais qui demeure... d'actualité


"Voilà maintenant plus de deux ans que je parle de web 2.0 sur ce blog. Il s’est passé beaucoup de choses en deux ans, aussi je vous propose de vous projeter dans l’avenir proche (pourquoi pas dans deux ans) et d’essayer d’anticiper quelles pourraient être les hypothèses d’évolution des services ayant fait le succès du web 2.0.

Ce billet ne parle pas du web 3.0 (quoi que…)

Nous pourrions appelez ça le web 3.0… mais cela risquerait de provoquer une autre polémique qui ferait de l’ombre aux services que je vais vous présenter dans ce billet. Je me suis déjà prêté l’année dernière à cet exercice délicat ( Vers un web 3.0 ?) mais c’est un billet publié sur How To Split An Atom qui m’a le plus inspiré : How To Define Web 3.0. Si vous voulez vous projeter encore plus loin, je peux également vous recommander ce billet qui s’intéresse aussi au web 4.0 et au web 5.0 : What is Web 3.0?.

Donc pour résumer : appelez-ça le “web 2.1“, le “nouveau web 2.0“, le “web 2.0+“… appelez-le comme vous voulez mais faites au moins l’effort de méditer sur les concepts qui sont présentés dans ce billet avant de vous écrier “mais… c’est ENCORE une connerie de marketeux en mal d’inspiration !“.

Blog 2.0 : Vous êtes votre propre marque

Qui se souvient de la première fois où il a entendu parler de “blog” ? Oui je sais ça date… et pourtant, si vous faites abstraction de ces infâmes sidebar qui pullulent de widgets à la con, le principe des blogs n’a quasiment pas évolué : billets, commentaires, catégories.

Et pourtant, la relève est déjà là sous la forme de services de micro-blogging comme Twitter. J’ai choisi ce service comme exemple car c’est le plus connu. Le moins que l’on puisse dire c’est que ce type de services ne laissent pas indifférent : soit on déteste, soit on reste hypnotisé. Je serais tenté de me rallier à l’opinion de Nicolas Clairembault ( Twitter et les a-blogueurs : posons-nous 5 minutes pour en parler) mais je préfère plutôt m’intéresser à un service comme Jaiku qui est bien plus abouti (cf. Twitter + Plazes + Ziki = Jaiku).

En poussant un peu plus loin ce concept d’agrégation de l’activité quotidienne d’un individu, on en arrive à regarder d’un oeil moins méfiant les services de lifelogs comme LiFE-LiNE. Alimentée en permanence par nos actions quotidiennes, ces lignes de vie digitales sont le témoin et la mémoire de notre présence en ligne, de notre existence passée et présente.

Encore plus fort, puisqu’il est question de documenter notre quotidien, pourquoi ne pas en faire un documentaire filmé via une webcam allumée en permanence ? C’est ce que vous propose déjà de faire des services comme uStream : adapter aux individus le principe de lifecast.

Et là vous allez me dire : “mais pourquoi se donner autant de mal pour diffuser la banalité du quotidien d’inconnus ?“. Et je vous répondrais qu’il n’est pas ici question de trouver une audience qui sera intéressée par l’intégralité de vos publications, mais seulement par de petites portions. Les chaînes de télévision génèrent des dizaines de millions d’euros avec des émissions de télé-réalité, pourquoi ne pas laisser le principe de la longue traîne s’appliquer à ce type de contenu : excessivement banal mais tellement authentique. Souvenez-vous que sur le web tout le monde peut avoir son heure de gloire, alors autant prendre des précautions et ne pas rater sa chance !

Social Shopping 2.0 : Nous sommes tous des commerçants

Reparlons maintenant de micro-blogging mais dans un cadre de commerce en ligne : Tant qu’à documenter le quotidien d’un individu (ses actions, déplacements, rendez-vous…) pourquoi ne pas également documenter ses achats ? Nous pourrions ainsi imaginer un service à mi-chemin entre Shopalize et Zlio qui archiverait vos achats et vous rémunèrerais en fonction des ventes réalisées à partir de cette buylog via un système d’affiliation silencieuse (non-contraignant pour l’utilisateur).

De même, cela n’a pas encore été fait en France, mais de nombreux services de Team Buying existent déjà en Chine. Pourquoi ne pas envisager des agents intelligents capables d’identifier des groupes d’utilisateurs homogènes (ayant les mêmes besoins et fréquentant les même quartiers) et de leur proposer des rassemblements spontanés pour faire de l’achat groupé hors-ligne. Le tout orchestré par SMS, géolocalisation de votre téléphone portable et anticipation d’une baisse des prix à l’aide de services prédictifs comme Farecast (pour l’instant limité aux prix de billets d’avion et d’hôtels). Celui ou celle qui mènerait les négociations avec le marchand se verrait créditer des points de confiance par les autres acheteurs (l’utilisation de ces points reste à définir, si vous avez une idée, n’hésitez pas à la publier dans les commentaires).

Réseaux sociaux 2.0 : des millions d’amis (virtuels) à portée de clic

Oubliez MySpace et ces 200 millions de comptes, l’avenir des réseaux sociaux se trouve ailleurs. Peut-être dans la Facebook Platform, une sorte de système d’exploitation en ligne pouvant héberger une infinité de services au sein d’un écosystème ( Facebook se métamorphose en web OS). Le tout reposant bien évidement sur la gigantesque base de données d’utilisateurs sous le contrôle d’un éditeur tout puissant (ça ne vous rappelle pas un certain moteur de recherche qui a pris beaucoup d’ampleur ces dernières années ?).

Puisque que l’on parle du loup, autant aborder le cas de SocialStream,un réseau social universel qui mise avant tout sur l’unification (unified social network) et l’interopérabilité. Une sorte de Facebook Platform à la sauce Google.

Evoquons ensuite le cas très intéressant de Skaaz, un service à mi-chemin entre avatar et agent conversationnel ( Créez votre double virtuel avec Skaaz). Le principe est redoutable : créer un avatar intelligent qui va apprendre à reproduire votre personnalité pour pouvoir converser à votre place.

A quand les agents intelligents qui vont parcourir les bases de données des services de rencontre pour trouver un “profil correspondant” du sexe opposé, faire les tour des sites d’opinions pour trouver le meilleur restaurant de la ville, choisir une date compatible avec les agendas publics de Mr et Mme, envoyer un SMS 5 minutes avant le rencard pour être sûr de ne pas être en retard…

Je rajouterais une dernière hypothèse d’évolution avec les réseaux sociaux en 2.5 D comme CyWorld qui propose un compromis très efficace alliant pages perso, avatars, micro-facturation et v-marketing. Chez nous on a le même, et ça s’appelle Habbo.

Contenus multimédia 2.0 : Nous sommes tous des directeurs de programmation

A l’heure où YouTube semble plus puissant que jamais (son audience dépasserait celle de Google), les regards des géants de l’audiovisuel se tournent plutôt vers Joost, une plateforme d’IPTV en P2P (hé hé hé, il fallait la placer celle-là !). Car il faut bien se rendre à l’évidence : plus on leur en donne (du contenu) et plus ils en consomment (de la bande passante). Arrêtons de nous mentir et regardons la réalité en face : trop de frais techniques (hébergement, bande passante), trop de contenus illégaux (sous copyright), trop de polémiques (pour hébergement de contenus à caractère raciste / pornographique)… tout ça va bien s’arrêter un jour, même quand on s’appelle Google. Bref, la solution se trouve dans une nouvelle génération de service de distribution de vidéos en ligne : une infrastructure technique moins lourde, des contenus “casher“, un moteur de recommandation et de ciblage publicitaire efficace…

Et puisque l’on parle de moteur de recommandation, souvenez-vous que le temps est la monnaie de demain. A partir de là, les services capables de faire des recommandations pertinentes sous forme de playlist de vidéos, de musiques et pourquoi pas de casual games seront également en mesure de modéliser des profils de consommateurs valant de l’or pour les annonceurs. J’anticipe ainsi un service à mi-chemin entre Pandora, TOITI, Cafe et régie publicitaire. Le tout en multi-plateforme et haute-définition bien évidemment !

Terminons ces hypothèses de l’entertainment 2.0 avec un principe de show TV open source : les éditeurs se “contenteraient” de rédiger un brief et de réaliser un pilote, les spectateurs se chargeraient ensuite de faire évoluer l’histoire (avec un système de soumissions / votes), de gérer le casting (avec un service de crowdsourcing comme ItsOurMovie) ainsi que le financement (via un système de collecte de fond en mode P2P).

Mashup 2.0 : Vous êtes votre propre directeur informatique

Le web 2.0 à au moins l’avantage d’avoir pu familiariser le grand public avec des notions informatiques complexes comme les mahups et les API. Mais si tout le monde à l’exemple de Google Maps en tête, qui connaît de services de conception de mashup comme Yahoo! Pipes, Google Mashup Editor ou encore Popfly ? En rendant les mashup accessibles à tous, ces services facilitent la re-sémantisation des contenus ainsi que la transformation des sites en services (lire à ce sujet ce très bon billet : When Web Sites Become Web Services).

Encore plus fort, en combinant des solutions comme DAMIA et QEDWiki (déjà présentés en vidéo), on se met à rêver d’un système d’information extrêmement modulaire que l’on pourrait enrichir et personnaliser à l’aide de widgets applicatifs partagés au sein d’un écosystème. Le nirvana de l’ Entreprise 2.0 !

Je terminerais cette série d’hypothèse d’évolution avec le concept de web OS, ultime itération des portails personalisables (une sorte de Netvibes 2.0). Les solutions comme EyeOS, Goowy, YouOS, DesktopTwo… sont ainsi très intéressantes mais n’apportent somme toute pas grand chose de neuf. Je rejoins sur ce point l’avis mitigé de Guillaume Plouin : Reparlons des WebOS. Au-delà de l’exploit technique, il manque encore quelque chose à cette nouvelle génération de systèmes d’exploitation… peut-être une gestion du mode déconnecté… comme le promet Parakey… récemment racheté par Facebook. Quoi, Encore Facebook ? Et oui, encore Facebook ! Voilà peut-être qui explique pourquoi la valorisation de ce service est estimée à plusieurs milliards de dollars.

Conclusion

Il est maintenant temps de prendre un peut de recul sur toutes ces hypothèses et d’identifier les signaux-clés :

  1. Les ingrédients sont déjà là mais pas forcément bien dosés ;
  2. Les innovations technologiques liées à ces services restent encore à stabiliser ;
  3. La notion de crowdsourcing est quasi omniprésente ;
  4. les avis sont partagés entre enthousiasme excessif et scepticisme latent.

Traduction : ça va vite (peut-être trop vite) et c’est énorme. Toujours est-il que l’on n’arrête pas le progrès et que je ne peux que me réjouir en découvrant tout ces nouveaux services qui sont autant de nouvelles opportunités. Alors faites-donc comme moi : réjouissez-vous !"

Fred Cavazza

Fred Cavazza* est un consultant indépendant qui anime de longue date le blog www.fredcavazza.net qui traite de l'actualité, des usages et des innovations dans le domaine de l'Internet

L'Après Web sur le plan technique

 

 

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Une contribution d'Alain Lefebvre*

 

Le renouveau du web à partir de 2002, déclenché par ce qu'on a ensuite appelé le Web2, avait aussi une dimension technique.
La face visible de cette évolution technique, c'est bien entendu AJAX qui a étendu les capacité de l'interface web là où elle en avait le plus besoin. La face moins visible, c'est la généralisation de l'ensemble LAMP : Linux, Apache, MySQL et PHP (au détriment des offres Microsoft et Java).

L'ensemble LAMP a fait la preuve sur le terrain de sa facilité de mise en oeuvre tout en alliant souplesse, performances et capacité de montée en charge. Aujourd'hui, le front s'est déplacé sur le terrain des frameworks PHP sensés offrir encore plus de facilité (et donc de rapidité) de développement tout en apportant plus de rigueur dans le cycle de développement/déploiement.

On en est là mais que peut-on espérer pour la suite ?
L'avenir n'est écrit nul part et les prévisionistes sont voués au ridicule... Cependant, on peut toujours identifier quelques pistes qui sont porteuses de sens, suivez le guide !

On peut facilement imaginer que LAMP va rester l'environnement de développement/exploitation privilégié mais que les évolutions (voire
les changements de cap) vont faire rage autour et au-dessus de cet ensemble.
Voyons d'abord ce qui va se passer au-dessus, c'est-à-dire au niveau de l'interface utilisateur... Il apparait difficile de faire vraiment beaucoup mieux qu'AJAX pour étendre encore l'enveloppe HMTL/CSS et ce progrès n'est pas arrivé gratuitement.
En effet, on constate que beaucoup de sites ont du mal à maintenir correctement leur fonctionnement à ce niveau... à cause des navigateurs Web !
C'est vraiment au niveau du client Web que les choses se gâtent : MS Internet Explorer est encore -trop- dominant alors que sa capacité à
rendre correctement les sites qui repose intensivement sur AJAX est pour le moins mauvaise. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre l'initiative de Google de proposer "Chrome" sur le terrain des navigateurs web : pas pour relancer la "guerre des browsers"
mais plutôt pour redynamiser ce secteur et l'orienter techniquement.

Donc, il n'est pas impossible qu'on assiste là à une "bifurcation"...Et dans ce cadre, la proposition d' Adobe est bien placée !
L'interface d'un hypothètique web3 pourrait être basé sur Air/Flex car celle-ci offre vraiment une indépendance par rapport au navigateur
qui l'exécute (et dans de bien meilleures conditions que Java qui n'a jamais pris sur le poste client et pour de bonnes raisons).
Voilà pour l'interface utilisateur, voyons maintenant les interfaces de programmation.

Au début des années 2000, on mettait beaucoup d'espoirs dans un "web des machines" où les serveurs parleraient entre eux via des protocoles standards. SOAP était le candidat N°1 pour ce rôle mais force est de reconnaitre que bien des années après, SOAP a beaucoup déçu !
SOAP a fini par tomber dans les mêmes travers que CORBA : compliqué et jamais terminé... à oublier. REST est LA bonne alternative standard à SOAP mais je constate qu'il reste encore (sans jeu de mots...) relativement peu utilisé.

En revanche, ce qui est de plus en plus utilisé, c'est l'approche "mashup" : utiliser les ressources d'un (ou plusieurs) site(s) au sein du sien. L'exemple classique, c'est le site d'annonce immobilières qui s'appuie sur Google Maps pour montrer la localisation des biens en vente. Je ne serais pas surpris de voir cette tendance au mashup croitre et multiplier au point de devenir une des principes de base du web3.
On voit déjà que les services de réseaux sociaux offrent des APIs permettant d'aller dans ce sens. On connait déjà les mini-apps de Facebook et, avec Open Social, cette tendance va se généraliser au-delà de Facebook.

Le schéma idéal du service du futur pourrait ressembler à cela :

  • gestion de la connexion par un tiers standard (comme OpenID),
  • interface utilisateur basée sur Air/Flex,
  • récupération des données et des contenus utilisateurs via APIs vers les blogs et réseaux sociaux de ces utilisateurs,
  • utilisation intensive de services externes (approche mashup) pour valorisation de ces données et contenus.


Bien entendu, tous ces points mériteraient bien plus de place que ne le permet ce modeste article et je ne prétend pas que ma vision des choses va forcément se réaliser mais je crois que ces quelques pistes ont une -bonne- chance de se concrétiser... Wait and see!


Alain Lefebvre


*Alain Lefebvre fût co-fondateur de SQLI,  il est aussi le fondateur du réseau social 6nergies , consultant en TIC et auteurs de plusieurs ouvrages dont notamment Les réseaux sociaux (Seconde édition,  M21 Editions - 2008)

29.09.2008

Pistes pour l’après Web 2

 

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Une contribution de David Fayon*

Avant de parler d’un « après Web 2 », il convient de revenir sur les trois périodes de l’informatique pour mieux comprendre les futuribles ou futurs possibles. En effet selon Nietzsche « L’homme de l’avenir est celui qui a la plus longue mémoire » et la transition pour chacune des périodes de la courte histoire de l’informatique a été marquée par un changement de paradigme comme l’illustre la figure qui suit :

Periodes.gif

Il semble néanmoins évident que l’après Web 2 sera le paroxysme de l’« ère des données » dans laquelle nous sommes, et qui avec le caractère participatif du Web 2.0 et les outils qui les exploitent, prennent une importance considérable. Mais celles-ci seront qualifiées d’une façon intelligente pour permettre une exploitation facile. Une des difficultés actuelles est de trouver la donnée pertinente dans le flot considérable d’informations sur le Web. Aussi une des considérations souvent évoquées est celle d’un Web 3 qui serait un Web sémantique avec marquage intelligent des informations et des possibles recherches en langage naturel du type « J’aimerais partir en vacances cet été avec ma femme pour un budget inférieur à 2 000 euros pour 15 jours dans un endroit chaud ». L’intelligence collective y gagnera. Nous resterons avec les Web 2 et 3 pour longtemps dans cette exploitation des données car aujourd’hui toutes les potentialités du Web ne sont pas encore utilisées.

Une autre école de pensée pour le Web 3 est celle d’Internet des objets avec l’apparition d’une multitude d’objets communicants, souvent nomades, reliés à Internet. C’est la transition de « sur Internet » à « avec Internet », un monde où Internet est omniprésent : tableau de bord de son véhicule, domotique, vêtements connectés et plus généralement tout objet de la vie quotidienne, y compris des bornes publiques d’information. La généralisation du téléphone portable au quotidien (plus de 3 milliards dans le monde à ce jour) amène déjà certains leaders d’Internet à se positionner sur ce créneau comme Google avec son système d’exploitation Android, les publicités contextuelles sur portables représentant un enjeu commercial considérable. Une des questions est « Qui détrônera Google ou est-ce que Google a les moyens d’évoluer vers un après Web 2 ? » (avec une course permanente à l’innovation et le rachat de start-up prometteuses) sachant que précédemment IBM n’a pu conserver son rang avec l’avènement du logiciel et que Microsoft, à un degré moindre, a du mal à s’implanter de façon hégémonique sur le créneau du Web.

Au-delà de ces considérations, d’autres réflexions sont à garder à l’esprit. Car si l’on est dans l’ère des données, il ne faudrait pas hypothéquer les évolutions ou changements radicaux au niveau du matériel ou du logiciel.

Pour le matériel, la loi de Moore ou le doublement de la puissance des microprocesseurs tous les 18 mois pourrait ne pas être éternelle du fait des contraintes physiques d’une part et de pistes existantes dans le domaine de la recherche d’autre part. Elles redistribueraient les cartes. Ce sont les ordinateurs quantiques où le transport des données est effectué via des électrons. Les électrons seraient utilisés comme des bits quantiques et transiteraient un par un à chaque impulsion électrique. Le bit quantique (qubit) peut contenir 0 et 1 simultanément ce qui signifie que sa valeur peut être indéfinie, contrairement à l'informatique classique où le bit prend la valeur 0 ou 1 (http://www.atelier.fr//article.php?artid=34498&catid=26). Néanmoins le règne du silicium est si fort, à l’image du pétrole dans le secteur automobile, que tout changement radical rapide est peu probable.

Pour le logiciel, une évolution primordiale qui traduit le caractère collaboratif pourrait être la généralisation de la programmation parallèle et distribuée (http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43690), ce qui nécessite une adaptation profonde dans la façon de programmer notamment quant aux synchronisations entre tâches, ce qui induit une complexité pour les programmeurs.

Un autre changement est celui du « cloud computing » ou « informatique nuageuse » dans lequel la mémoire et les capacités de calcul des ordinateurs sont réparties dans des serveurs dans le monde entier. Les utilisateurs accèdent en ligne aux services sans se soucier de la gestion des versions ou des configurations, ce qui est plus simple en terme de maintenance notamment. L’accès pouvant se faire par un navigateur, ce qui explique le récent lancement de Chrome par Google.

Au niveau des protocoles du réseau Internet, les technologies post-IP avec les projets américains GENI (Global Environment for Network Innovations) ou européens TNF (The Network of the Future) marqueront une rupture par rapport aux protocoles IP et IPv6 avec entre autres un caractère adaptatif, l’intelligence dans la configuration et la consommation énergétique, etc.

À plus long terme, d’aucuns spéculent sur un Web 4.0 ou web neuronal. Mais là, on rejoint les thèmes de science-fiction.

Concrètement, en l’absence de rupture majeure, nous assisterons ces prochaines années à des évolutions et des innovations tout azimuts : révolution des usages car un des enjeux réside dans la lutte contre la fracture numérique et "l’alphanétisation" de la société dans son ensemble, décollage plus rapide entre innovation et commercialisation ou lancement des services, combinaison de techniques et d’outils existants à l’image des mashups, développement des techniques de reconnaissance des formes et de leurs applications, géolocalisation et ubiquité numérique, introduction du e-paper et des supports l’utilisant, massification d’outils faisant appel aux Web 3D et d’univers virtuels post Second Life (par exemple outil Yoowalk en France www.yoowalk.com) et développement d’univers virtuels avec des alertes sur des outils communicants pour mener deux vies de front.

David Fayon


David Fayon* vient de publier son 3ème ouvrage « Web 2.0 et au-delà » sous-titré « Nouveaux internautes : du surfeur à l’acteur », Economica-2008,  Préface de Pierre Kosciusko-Morizet, Postface de Guy Pujolle.
Site : http://david.fayon.free.fr Blog : http://livres-internet-web.over-blog.com

27.09.2008

GAME OVER...Changeons l'Internet!

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Une contribution de Olivier Auber* (photo çi dessus) et
Olivier Zablocki (Ψ.observers)



Si pour nous, utilisateurs de base de l'Internet, la gouvernance du réseau ressemble à une collusion entre acteurs techniques, commerciaux et politiques [1] , c'est que contrairement à l'opinion couramment admise selon laquelle l'Internet serait un organisme acentré fonctionnant de manière répartie, il est au contraire parfaitement centralisé [2]. Le réseau est organisé de manière hiérarchique au niveau de ses normes et de son infrastructure. Au sommet de la pyramide il y a les 13 grands registres d’adresses dites « racines DNS » qui ne forment en fait qu’une seule et même entité au coeur de laquelle se situe le fichier IANA des racines d'adressage qui conditionnent la topologie du réseau [3].

 

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Carte de la gouvernance de l’Internet établie par l’AFNIC (Association française pour le nommage Internet en coopération)


L'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) assure l'intégrité de l'édifice au nom de l'intérêt général et des utilisateurs censés être au centre de tout. Dans les faits, ces utilisateurs ne sont jamais réellement partie prenante des discussions. Les grands groupes industriels et les Etats (autres que les Etats-Unis) font comme s'ils avaient voix au chapitre, mais c'est une illusion! En simplifiant à peine, à l'échelle mondiale, c'est le Département de la Défense américain et celui du Commerce qui ont le doigt sur le bouton ON/OFF du réseau, via des instances qu'ils contrôlent plus ou moins directement et divers avatars commerciaux, tels Google qui n'en finit pas de rafler toutes les données mondiales en même temps qu'une part toujours plus grande des cerveaux, des capitaux et des recettes publicitaires.

S'il en est ainsi, ce n'est pas le fait d'un quelconque complot. C'est la conséquence de l'architecture historique de l’Internet qui dès sa création a dessiné un monde où l'Europe et le reste du monde avaient déjà perdu. Les organes centraux américains ont toujours pris logiquement les décisions qu'il fallait pour renforcer leur position dominante et toutes les structures intermédiaires n'ont jamais rien fait d'autre que de se disputer les miettes (marchés locaux).

Trente ans après sa création, le "réseau des réseaux" a produit des concentrations capitalistiques sans précédent, cristallisées dans des infrastructures (backbones et serveurs DNS), des normes (protocoles d'échange, etc.), des codes (logiciels) et pour finir dans une langue dominante (l'anglais). La situation de monopole est le rêve du capitalisme, jusqu'à un certain point. Aujourd’hui, le grand méchant loup, voyant qu’il a dévoré tous les agneaux, commence à s'apercevoir qu’ils n’aura bientôt plus rien à se mettre sous la dent. Surtout les petits prédateurs locaux voient qu'ils se retrouveront bientôt sans proies. Si rien ne change, le capitalisme se sera tiré une balle dans le pied: GAME OVER.

Dans ce contexte de domination absolue, quelles chances a encore une quelconque pluralité linguistique et culturelle de s'imposer? A notre avis aucune, si on se contente de jouer suivant les règles du jeu actuelles. Les organismes internationaux qui portent ce type de revendications sont intrinsèquement divisés, en proie à des conflits de légitimité sans fin. Ils ont recours en dernier ressort aux Etats dont les modalités démocratiques sont disparates, sujettes à caution, et archaïques en regard des usages de l'Internet. Après le 11 septembre 2001, les Etats sont devenus les principaux artisans du "tout sécuritaire" qui entraîne lui-même la défiance et le terrorisme que leur sécurité prétend combattre... La maigre souveraineté qu'ils tentent d'obtenir sur des zones linguistiques, géographiques et culturelles du réseau n'apparaît pas aux simples utilisateurs que nous sommes comme une planche de salut. Bien au contraire, nous la vivons comme un niveau de verrouillage supplémentaire reproduisant à une échelle plus réduite celui qui est à l'oeuvre à l'échelle mondiale. Le cas de la Chine est l'emblème de cette dérive, mais les pays européens ne sont pas en reste (pénalisation du P2P, généralisation de la surveillance du réseau via les serveurs DNS locaux, etc.). Ils n'apparaissent en rien comme des barrières au contrôle et à l'uniformisation des esprits. Pire, ils agissent en défenseurs des lobbies et en représentants de commerce de "l'Internet haut débit". Mais nous ne voulons pas de cet Internet là qui livre les citoyens pieds et poings liés à des grands groupes! Bref, sur le plan linguistique et culturel aussi, nous sommes au bord de la déréliction complète. GAME OVER.

Entendons-nous bien: il ne s'agit pas de faire ici le procès des personnes impliquées dans les organismes cités plus haut, ni même de mettre en doute leur engagement et leur sincérité. Nous constatons simplement qu'ils fabriquent collectivement et à grand frais un monde dans lequel chacun d'entre eux, à titre individuel, ne désire même pas vivre. Tous sont finalement des victimes d'un phénomène systémique, à la racine duquel se trouve selon nous l'architecture actuelle de l'Internet héritée d'une conception ancienne et dépassée de la cybernétique [5].

Alors où est la sortie? Et bien peut-être dans l'exploration d'une nouvelle architecture du réseau.

Il est dit partout que la version actuelle du protocole sur lequel fonctionne l'Internet depuis 25 ans arrivera à saturation vers 2011 et qu'en conséquence le passage à sa version 6 (IPv6) devra avoir lieu avant, c'est-à-dire tout de suite [6]. Beaucoup n' y voient qu'un un saut quantitatif, à savoir que les nouvelles adresses disponibles à profusion (2 puissance 128, soit environ 2,56 × 10 puissance 38) pourront être utilisées pour identifier, relier et contrôler n'importe quoi (qui), ce qui peut être la source de nouveaux profits ; jusque là, rien de nouveau sur le fond. Mais il y a dans IPv6 l'amorce d'un changement qualitatif qui, selon nous, a une importance décisive: c'est la notion d'adressage de groupe connue sous le nom de "IP Multicast" définie par Steve Deering [7] dès 1985.

Dans l’Internet tel que nous le connaissons, il est impossible de réunir un « groupe » - ce terme désignant une assemblée en conversation synchrone ou asynchrone comprenant plus de deux personnes, ce qui peut vouloir dire des millions - sans avoir recourt à une machine particulière effectuant la commutation entre les individus. Cette machine dépend nécessairement d’un tiers extérieur au groupe (Facebook par exemple), c'est à dire que l'on est toujours "chez quelqu'un" lorsque l'on croit être dans une simple conversation avec autrui dans l'espace public. Il faut donc le dire et le répéter : à ce jour, il n'existe pas de véritable espace public sur l'Internet ! Dans le contexte de verrouillage commercial et sécuritaire du réseau auquel nous assistons, cela équivaut de plus en plus à une « interdiction de réunion sur la voie publique » puisque cette voie publique n'existe pas, en tous cas à une surveillance automatique des réunions privées.

Les « adresses de groupe » prévues dans la prochaine version de l’Internet font potentiellement sauter ce verrou. Elles ne sont pas attachées à une machine particulière. A ce jour, elles ne sont pas la propriété de qui que ce soit, et peuvent être choisies et utilisées par n’importe qui. Tel que défini par Steve Deering, le protocole Multicast est symétrique, c'est à dire qu'il est théoriquement possible pour tous de recevoir ET d'émettre un flux de quelque nature que ce soit sous couvert d'un numéro de groupe. Bien entendu, il faut pour cela des logiciels particuliers [8] capables de formater et d'interpréter ces données. Dès lors, il est possible avec le Multicast de faire de manière économique et sans dépendre de tiers, beaucoup de choses que l'ont fait déjà avec l'Internet actuel (dit Unicast), mais il est surtout envisageable de concevoir une toute nouvelle classe d'applications collaboratives distribuées qui pourraient rendre désuètes très rapidement celles du Web 2.0.

Il y a donc en germe dans IPv6 une toute nouvelle culture du réseau, voire un changement de paradigme qui pourrait remettre le compteur à zéro, à tout le moins rebattre les cartes entre les Etats-Unis et le reste du monde.

Ipv6 peut contribuer à créer enfin un véritable espace public sur l'Internet, à condition que cette idée soit défendue.

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Map of the Internet Address Space, LANDER Project (Los Angeles Network Data Exchange and Repository) - [[http://www.isi.edu/ant/address/browse/index.html (plein écran)



Ce changement, nous l’analysons comme le passage d’un réseau fonctionnant suivant une forme de « perspective temporelle » admettant comme points de fuite les serveurs assurant la commutation des groupes, à un autre où s’exercerait une « perspective numérique » [9] régulée par des « codes de fuite » que sont les adresses IP de groupe. Cette transformation extrêmement profonde pourraient conduire l'actuelle "économie de l'attention" a muter en une "économie du lien" impliquant de tout autres rapports sociaux. Elle induit au passage un renouveau complet des formes de légitimité des structures présidant aux destinées du réseau. Dans un esprit plus proche de la « seconde cybernétique » [10], ces organismes devront s’inclure eux-mêmes dans le système auquel elles président, et donc devenir acentrées, comme lui.

Evidemment, il y a nombre de barrières et d'écueils pour en arriver là. Si à première vue, les intérêts des lobbies semblent aller à l'encontre de la mise en place d'un Internet symétrique jusqu'à l'utilisateur même (ce qui conduit théoriquement à l'équivalence complète entre le "tuyau" d"une grande chaîne de télévision et de celui de Monsieur Tout le monde), nous sommes persuadés qu'après réflexion, les pouvoirs en question sont à même de comprendre que ce lâcher prise est un gage de survie pour eux-mêmes et pour l'économie mondiale. Mais pour qu'ils le comprennent, et que les opérateurs de télécommunication laissent effectivement passer les paquets Multicast, il va sans doute falloir le dire et le répéter plusieurs fois.

Les Etats-Unis ne bougeront pas tant qu’ils tirent plus de profits du statu quo que du changement. La Chine est en avance dans le passage à l'IPv6, mais c'est uniquement pour disposer des adresses qui lui manquaient et pour affermir son contrôle. C’est sans doute dans les Etats européens, et singulièrement en France qui est dans une situation d’échec politique, économique et industriel absolu dans le monde de l’Internet actuel que peut apparaître la nécessité et la possibilité d'un véritable changement.

Nous avons la conviction que ce changement ne pourra être obtenu par la seule force des acteurs qui se battent à l'intérieur des institutions de l'Internet version Ancien-Régime ou en confrontation directe avec celles-ci, quand bien même ils bénéficieraient d'une légitimité politique déléguée par les pouvoirs locaux. La résistance institutionnelle ne peut être fertile qu'à la condition qu'elle puisse s'adosser à la mise en œuvre massive par les utilisateurs eux-mêmes et dans un logique factuellement "bottom-up" de toutes les solutions exploitables aujourd'hui et allant dans la direction que nous avons rappelé, à savoir celle d'un Internet "symétrique", centré sur l'utilisateur, et réalisant un véritable espace public. Elles sont plus nombreuses que l'on pourrait le croire : d'une part, parce que l'ensemble de l'ancien système de gouvernance de l'Internet se fissure naturellement sous le poids du nombre croissant d'utilisateurs du réseau et, d'autre part, parce que, outre ces fissures, une foule de niches locales peuvent dès maintenant être occupées autrement.

Nous en concluons à la nécessité de mettre en place sans plus attendre un dispositif massif permettant tout à la fois l'observation et le repérage des niches accessibles et la défense politique et juridique de tous ceux qui décideraient de les investir. Une organisation radicalement nouvelle, a été baptisée « Ψ.observer » à partir de la lettre grecque "psi" qui représente tout simplement l'acronyme de Personal Sustainable Internet (PSI), Internet Personnel et Durable. Son objet a été posé de telle manière qu'il puisse permettre à toute personne de revendiquer librement, sans autorisation ni déclaration préalable, une position d'observateur actif et de bénéficier du soutien de la communauté qui agira elle-même en tirant le maximum de profit de la puissance des organisations de pair à pair / peer to peer (P2P) qui s'imposent aujourd'hui comme le modèle d'avenir, démontré à travers de multiples exemples largement documentés notamment par la P2P Foundation [11].

Le premier acte de cette organisation nouvelle est le présent manifeste GAME OVER qui sera discuté le 28 juin 2008 lors d'une table ronde virtuelle (visioconférence) entre la Vallée de l'Ortolo en Corse du Sud et l' OpenCamp? qui se tiendra au sommet de l'Arche de Défense pour clôturer la Semaine de l'Internet Mondial de Paris. Une version multilingue de ce manifeste sera solennellement remise aux participants à la 61ème Conférence annuelle des ONG organisée par l'UNESCO en septembre 2008 réunis sur le thème de la célébration du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme (décembre 1948 - décembre 2008).

Olivier Auber

 

*Olivier Auber est Chercheur et entrepreneur de l’Internet


[1] ICANN, IANA, IETF, W3C, ISOC, IGF, WSIS, UNESCO, SMSI, ONU, UIT, etc.

Voir Carte de la Gouvernance de l'Internet établie par l'AFNIC
http://www.afnic.fr/data/divers/public/afnic-dossier-gouv...

[2] Medusa: la structure hiérarchique de l'Internet. Cette visualisation de l’Internet donne une idée de la centralisation de l’Internet, mais la sous-estime car elle ne considère que les flux, et non pas les registres d’adresses qui forment une seule et même entité. http://www.adminet.ca/Cawailleurs/archives/427/medusa-la-...

(3] RFC 2826: IAB Technical Comment on the Unique DNS Root
Copyright (C) The Internet Society (2000). All Rights Reserved.
http://tools.ietf.org/html/rfc2826

IANA (Internet Assigned Numbers Authority)
http://www.iana.org/

[4] On a vu récemment comment NetworkSolutions, pour des bonnes ou de mauvaises raisons, en est venu à exercer une censure directe sur le film anti-islamiste de Geert Wilders : http://www.fitnathemovie.com/ Peine perdue évidemment puis que qu'il est disponible partout.

[5] Cette conception est celle de la "Première cybernétique" construite à partir de 1942 par Arturo Rosenblueth, John von Neumann et Norbert Wiener, et beaucoup d'autres, s’attachant aux interactions entre « systèmes gouvernants » (ou systèmes de contrôle) et « systèmes gouvernés » (ou systèmes opérationnels), régis par des processus de rétroaction ou feed-back..

[6] En France, Nerim, Free, et OVH proposent depuis peu à leurs abonnés de passer à IPv6, mais il n'est pas certain à l'heure qu'il est que la possibilité du Multicast symétrique évoquée dans cet article soit effectivement possible et si les paquets Multicast sont routés effectivement au delà du backbone de ces opérateurs. Pour ceux qui connaissent: dans le cas de Free, c'est la transition IPv4&6 de Remi Dépres qui est implémentée. A voir quelles en sont les limites?

[7] RFC 966 - Host groups: A multicast extension to the Internet Protocol S. E. Deering, D. R. Cheriton, Stanford University, December 1985. http://www.faqs.org/rfcs/rfc966.html

Dans IPv4, la possibilité d'utiliser des adresses de groupe n'était qu'une verrue (extension) qui n'a été utilisée par les opérateurs que pour optimiser la bande passante sur leur réseau interne (backbone). C'est aussi ce qui a permis d'amener la télévision sur l'Internet et de proposer la réception de centaines de canaux aux abonnés de l'ADSL. Grâce au Multicast, les flux ne sont émis qu'une seule fois depuis les sources et ne sont routés jusqu'au destinataire que si celui-ci le demande. Il s'agit donc d'un protocole d'une grande économie, à tel point que depuis peu les gens d'Hollywood y voient l'avenir même de la télévision. C'est une vision commerciale fort étriquée des services que peut rendre Multicast.

"The Once and Future King: Multicast looks to (finally) be the future of television."
http://www.pbs.org/cringely/pulpit/2007/pulpit_20071221_0...

[8] Il se trouve que ces logiciels existent, au moins au stade de prototypes, et que beaucoup d'entre eux ont été développé à la fin des années 90 à l'INRIA et à l' ENST Paris.
http://www.infres.enst.fr/~dax/guides/multicast/mdownload...
En 94, Olivier Auber eu la chance de pouvoir impulser le développement de l'un des tout premiers logiciels Multicast ("gp" en bas de la liste) dont la version unicast se trouve là:
http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=Generateu...

[9] Ces attendus théoriques sur le changement de paradigme dont est gros le passage à l'IPv6 figurent dans une étude publiée fin 2007 par l'Observatoire des Territoires Numériques (OTEN) à laquelle l'un d'entre nous a contribué (Olivier Auber) http://anoptique.org/PDF (Partie "cadrage théorique" de la page 11 à la page 37). Ce texte est également accessible sur wiki à l'adresse: http://perspective-numerique.net

[10] Seconde cybernétique développée à partir de 1953 par Heinz von Foerster, puis par Ilya Prigogine, Humberto Maturana, Francisco Varela, etc.

[11] The Foundation for P2P Alternatives : http://www.p2pfoundation.net

24.09.2008

Hyperconnexion


 
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Une contribution de Gérard Ayache*

Le département recherche de Microsoft a publié récemment un imposant rapport sur ce que seront les relations entre les hommes et les ordinateurs d’ici une dizaine d’années. Nos PC et téléphones portables vont très rapidement prendre un sacré coup de vieux, voire tout simplement disparaître. En effet, le matériel principal ne sera plus la machine mais l’homme, ou pour être plus précis son corps, son cerveau, sa pensée. La parole, les gestes, les regards, les intentions, bref, le moindre de nos influx nerveux nous connectera, nous identifiera, nous localisera, nous apprendra, nous dirigera. Cette perspective obéit à une dynamique d’hyperconnexion d’un nombre de plus en plus considérable d’êtres humains vivant sur cette planète.

Le processus a commencé dès l’apparition de la vie sur Terre interconnectant en un système unique – la biosphère –, les réseaux multiples du vivant. L’être humain, ses sociétés, ses inventions se situent dans ce long fleuve de l’évolution. Nos réseaux électroniques, Internet, le téléphone mobile, la géolocalisation, toutes nos technologies d’information les plus avancées ne sont que les avatars parmi d’autres de ce processus évolutionnel. L’hyperinformation est le facteur accélérateur de cette immense mutation. Longtemps ignorée parce qu’elle était cachée au fond de la matière et du vivant, l’information apparaît aujourd’hui dans toute sa puissance. Car les hommes, ayant percé les secrets de sa numérisation, ont fait jaillir une force qui construit sous leurs yeux, presque à leur insu, un superorganisme global formé de la mise en relation de centaines de millions de cerveaux hétéroclites.

L’hyperinformation circule, à l’heure actuelle, à travers les réseaux de télécommunications ; mais plusieurs laboratoires travaillent au projet de s’en affranchir pour connecter directement les humains entre eux et avec leurs machines. On peut utiliser désormais des réseaux corporels qui s’appuient sur la conductibilité de la peau pour transmettre un signal.  Les réseaux sans fil à l’échelle locale ou planétaire se sophistiquent de plus en plus, faisant transiter partout les images, les sons, les textes et toutes les données enregistrées par des milliards de capteurs sur la planète. Ceux-ci seront intégrés bientôt dans notre corps, sous forme d’implants d’identification ou de contrôle médical, mais aussi dans tous les objets de notre vie quotidienne.

Un immense super-réseau recouvre progressivement la Terre comme une peau de communication. Munies de puces communiquant entre elles, de technologies portables comme des bijoux, connectées à tous et à tout, ivres de communications disponibles mais à jamais inassouvies, des foules humaines nouvelles arrivent avec leurs cortèges d’utopies. Cet événement fait émerger des espoirs, mais aussi des fractures sociales, des risques et des questions proprement métaphysiques. Homo sapiens, submergé par sa puissance, sans doute pour la dernière fois. Ou Homo sapiens 2.0, plus intelligent, plus coopératif, plus libre de vivre et de sentir, ayant atteint peut-être le point culminant de son évolution.


*Gérard Ayache
est directeur de l’Institut Infométrie. Il vient de publier Homo sapiens 2.0, Introduction à une histoire naturelle de l’hyperinformation (Editions Max Milo)

 

 

 

22.09.2008

Y aurait - il un après Web ?

 

Une contribution de Michel Bauwens*

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Y aurait - il un après Web ? 

Oui, dans le même sens qu'il y a un après-téléphone … c'est à dire. que quand une technologie devient omni-présente, quand le monde même devient tellement impregné d'un outil, cet outil lui-même disparaît de notre conscience …
Nous allons donc évoluer du World Wide Web vers le Web Wide World, comme l'a déjà dit Nova Spivack[i], qui a écrit le meilleur resumé en anglais[ii] sur la direction du Web d'un point de vue technique.
Ce qui est important, ce n'est pas le point de vue technique, mais plutôt le point de vue social ou sociétal.
Qu'est que le web 2.0 rend possible et que le web 3.0 va rendre évident et généraliser ?

Le futur de l'humanité, la prochaine phase de notre civilisation humaine, ne sera donc pas un remplacement de l'homme par les machines, comme le pense les transhumanistes, mais une intégration bien plus poussée de notre intelligence collective. Le futur sera relationnel ou ne sera pas!! L'après-Web couvrira toutes les technologies qui vont nous permettre de réaliser deux priorités essentielles pour la survie de notre espèce à savoir :

  • collaborer intellectuellement et culturellement sans être limité par notre localisation géographique,
  • produire les résultats de ces innovations collectives, le plus près possible de notre position géographique, car la forme actuelle de la mondialisation « physique » n'est pas durable.

Certains vont donc évidemment essayer de créer des technologies « propriétaires », qui nous enferment dans le rôle de consommateur « à peine actif », mais d'autres vont continuer à développer des technologies ouvertes qui généralisent la nouvelle dynamique de pair a pair et qui représente une véritable révolution sociale. Nous croyons cependant que les technologies ouvertes vont gagner, car elles créent plus de valeur(s) commune(s), aussi pour les participants « commerciaux », et rendent les acteurs « ouverts » hyperproductifs, comparer aux acteurs « fermés ».

La question du futur est donc : Quels types de technologies vont faciliter l'évolution vers un monde où de plus en plus de citoyens vont pouvoir se rassembler, pour collaborer a la creation de valeur(s) commune(s) ?

Pour cela, nous allons libérer le web de notre PC personnel, notre espace personnel consistera en un accès facile et integré de toutes nos ressources, qui se trouveront dans le « nuage informatique ». En même temps nous serons intégrés dans de vastes espaces collectifs, qui changerons au gré de nos engagements.
Ces espaces informationnels ne seront plus separés du monde physique, mais intensément intégrés dans celui-ci, présents dans les objets devenus intelligents, dans des capteurs multiples. Cette technologie va devoir nous aider à fabriquer des objets physiques, dans une économie politique devenue « durable », et qui ne pourra plus détruire la biosphère dont nous dépendons pour notre survie.

En parallèle, la miniaturisation informatique ne se limitera plus aux ordinateurs, mais ce sont les outils de productions physiques même, qui vont se miniaturiser.
Cela rendra possible une production plus localisée, car le besoin de capital financier deviendra moins important, et les moyens de production deviendront plus accessibles.

Aujourd'hui, il n'est pas difficile de voir que notre monde marche à l'envers. Nous croyons le monde physique infini, et nous le détruisons  par une méconnaissance de ses limites; dans le même temps, nous créons des raretés artificielles dans le monde de l'innovation immatérielle, par des restrictions légales de plus en plus rigoureuses et qui freinent de plus en plus le progrès scientifique, technique et social.

Ce système, qui détruit la planète, doit se muer dans son contraire, c'est à dire une reconnaissance des limites naturelles, couplée à une reconnaissance que la collaboration intellectuelle et culturelle globalisée ne peut en aucun cas être freinée, car elle est seule garante que l'humanité peut gagner la course contre la montre contre la destruction biosphèrique.
Nous avons vraiment besoin de mobiliser l'intelligence collective, où qu'elle se trouve, car les solutions ne sont jamais où l'on croit, mais toujours dans un effet inattendu du maillage du réseau.

C'est dans ce cadre plus large que nous devons comprendre l'évolution de la technologie après-Web, qui combinera collaboration mondiale dans l'immatériel, et production plus durable et locale dans le monde matériel.

Ces évolutions ne sont évidemment pas automatiques, car le design de la technologie est toujours éminement politique, mais pourtant, l'espoir peut être de mise, car pour la première fois dans l'histoire, nous avons maintenant vraiment les moyens de 'fabriquer notre futur"!!

Michel Bauwens

[i] http://www.twine.com/item/11h5sf77y-34p/from-world-wide-w...

[ii] http://www.readwriteweb.com/archives/future_of_the_deskto...

*Michel Bauwens est belge, rédacteur en chef de la revue belge Wave; créateur de deux 'dot.coms' belges spécialisées respectivement dans la construction d'intranet/extranet (eCom) et dans le cybermarketing (KyberCo); European Manager of Thought Leadership for USWeb/CKS-MarchFIRST; directeur de stratégie eBusiness Belgacom jusqu'en octobre 2002. Prospectiviste. Co-rédacteur (et enseignant) de deux volumes sur l'Anthropologie de la Societé Digitale (Ichec/ Fac. St. Louis); co-créateur d'un documentaire pour la télévision, TechnoCalyps (sous-titre: the metaphysics of technology and the end of man); ainsi que sur le marketing peer to peer au Japon.
Depuis mars 2003, il vit à Chaing Mai, dans le nord de la Thaïlande, où il anime la Foundation for Peer to Peer Alternatives