08.07.2010

Les outils prédictifs, grand oubliés du plan numérique

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Une contribution de Denis Ettighoffer*

En général, le débat sur la valorisation  des contenus numériques sur Internet est marqué par l’actualité des défis auxquels doivent faire face les métiers du multimédia. Le monde de l’édition, en première ligne face à la numérisation, explore de nombreux modèles d’affaires pour adapter son marketing/mixte aux évolutions techniques et aux demandes des marchés.

Outre les économies considérables réalisées avec la numérisation, les éditeurs peuvent désormais augmenter leur notoriété de façon spectaculaire par la diffusion et donc le nombre de biens numériques vendus. Mais ce serait prendre le problème par le « petit bout de la lorgnette » que de considérer la valorisation des contenus spécifique au monde de l’édition.

Je souhaite « ramener la balle au centre » (c’est de saison !) en revenant au problème de la création de valeur des contenus en général. Comment comprendre cela ? La seule production française d’information représentait, en 2003, entre 90 et 120 téraoctets d’archivage électronique, alors que la production mondiale de documents valait 3700 fois la distance Terre Lune.

En 2010, les échanges de courrier électronique représentent 85 milliards de mails par jour. Ces contenus, qui représentent un fabuleux capital immatériel, sont dilués, d’où le paradoxe de Gemini: Pléthore des données et pauvreté des moyens d’accès et d’interprétation.

De l’information statistique à l’information marchande.

Le problème global de la valorisation des contenus concerne tout le monde à une époque où, peu ou prou, les individus, les entreprises, les administrations sont des émetteurs de contenus : 90% de ce que l’on trouve sur la Toile est le fait des internautes. Avant de devenir réellement stratégique, l’information va dans un premier temps rester une marchandise d’ordre statistique et économique. En 1986, sur les 2450 banques de données existantes dans le monde, 1800 étaient américaines, 500 européennes dont 250 françaises. La défense des bases de données est, elle aussi, difficile.

En 1986, la Communauté Européenne en produit moins de 30%. Dés le milieu des années 80, le marché américain, apparemment plus sensible à l’intérêt stratégique de l’information, représente près de six milliards de dollars de chiffre d’affaires fournis majoritairement par le secteur privé (83%). Les américains apprennent vite à valoriser l’information brute. La taille de leur marché, le maillage intense de leurs réseaux d’entreprises et d’universités contribuent incontestablement au succès de la vente des bases de données américaines.

C’est exactement ce que fit la firme NDS (National Decisions System) avec les informations collectées par le bureau du recensement en 1980. A partir de résultats bruts et d’un programme informatique original, elle en fît une série d’ouvrages professionnels à succès pour les études marketing. La divergence des politiques de développement de la valorisation des contenus est flagrante avec la CEE ; les uns, comme la France jouant sur les trafics, les autres comme les américains sur des services à valeur ajoutée. Une observation, hélas, encore valable aujourd’hui.

L’information devient stratégique : C’est le début de « l’Intelligence Business ».

« Il existe aux Etats-Unis,  raconte Alvin Tofler, un réseau qui relie certains professionnels de la confection, informant quasi-instantanément les fabricants de tissus et les magasins de vêtements. Vue la vitesse à laquelle les modèles se démodent, un tel réseau a permis d’alléger au maximum les stocks, d’affiner le réglage des réassorts et d’augmenter le profit de ses membres de 25%.

Finalement, c’est lui qui détient le pouvoir. En d’autres termes, des réseaux intelligents participent à la création de valeur d’un ensemble d’informations. Être informé en « juste à temps », au plus vite, devient un must qui peut rapporter gros comme le savent bien les traders de la Bourse. Poussés par de multiples motifs, dont l’intérêt financier n’est pas le moindre, quelques petits malins, en pillant ou en utilisant parfois astucieusement des données mal protégées, vont contribuer à la prise de conscience de la valeur des bases d’informations dans les entreprises.

Savoir quels brevets dépose un compétiteur peut éviter des investissements d’études inopportuns ou redondants, ou réduire le coût d’un projet de recherche de 10 % à 50 %, selon une étude interne réalisée chez Thomson CSF. Ne pas acheter un brevet obsolète, noter une percée technologique qui modifie des méthodes de production, surveiller les recherches des concurrents ou l’évolution d’un marché spécifique représentent des dépenses importantes en matière de veille stratégique. François Périgot, alors président du CNPF note que, « les Japonais consomment 100 fois plus d’informations professionnelles que les Français"
.
Il a parfaitement raison. Être informé. Tel est le credo de la veille stratégique, commerciale, industrielle et technique. Il le faut pour gagner face à une innovation permanente… et pertinente! Pour tout client de Mitsui, l’information concernant les marchés est déterminante pour le succès des affaires. Pour animer ce réseau de veille stratégique, la division spéciale de Mitsui pour le développement technologique comprend une centaine de spécialistes qui sont en rapport constant avec les centres de recherches les plus prestigieux du monde.

Mitsui dispose d’un réseau international efficace qui est composé de satellites et de canaux de courriers électroniques privés, de systèmes informatisés de stockage d’informations, qui transmet et traite continuellement des données, telles que les cours des marchandises, les taux de change, des analyses sur l’état du marché mondial. C’est ainsi qu’en fonction de l’évolution du cours du brut, un tanker parti pour un port pourra être dérouté vers un autre où l’attend pour une meilleure affaire.


La situation actuelle : Myopie sur les enjeux de la valorisation de l’information.

Le problème du traitement et de la valorisation des contenus a changé de dimension alors que l’on considère que la taille du Web invisible est de 500 fois supérieure au Web visible ! Explorer, identifier et tirer le meilleur parti de cette masse d’information ne peut s’envisager qu’avec des outils spéciaux. Si Google est utilisé par 90% des internautes, il existe environ 500 000 moteurs de recherches dont une partie capable d’explorer le web profond. L’exploitation des contenus est désormais marquée par la préoccupation constante de comprendre avant tout le monde afin d’anticiper les événements à venir ! Ainsi, Ils doivent au plus tôt savoir si les conditions qui pourraient affecter les exploitations agricoles du pays, retarder les récoltes, réduire les réserves et faire flamber les cours. toutes les activités de la bourse de Chicago dépendent de la qualité des prédictions du système informatique des services de Weather National Services

Prévoir un hiver rude, c’est anticiper l’organisation de la distribution de gaz naturel, prévoir les besoins de raffinage, déployer les équipements dans les stations de skis. En France, Matchexpert utilise la logique floue pour « profiler » un prospect et établir des probabilités sur divers sujets dont les courses. Différemment, CATCH (Computer Aided Tracking and Characterization of Homicides) est un système qui utilise la logique flou et qui est capable de factoriser des éléments d’affaires élucidées à comparer avec des cas non encore résolus, mais aussi d’établir des profils de suspects. Une exploration des informations disponibles qu’aucun humain ne pourrait prendre en charge.

La question n’est plus d’être informé, mais d’obtenir les bonnes informations, un problème auquel se confronte des entreprises spécialisées comme RSD ou des laboratoires de R&D comme Lingway qui, sous la houlette de son président Bernard Normier, spécialiste du Traitement Automatique de la Langue et membre du Groupe de Travail « Intelligence économique et économie de la connaissance », participe au Programme Technolangue au Ministère de la Recherche.

On peut citer encore le travail du Docteur Abderrafih Lehmam spécialiste de la linguistique informatique et Directeur Général de la Sté Pertinence Mining, qui tente, depuis des années, et avec de faibles moyens, de faire  connaître ses travaux et ses applications. L’exploitation des contenus (on pourrait aussi dire l’espionnage) et leur valorisation ne concernera pas que les textes numérisés, mais des millions de produits multimédia qui circulent sur la Toile.

Les outils et logiciels d’assistance au prédictif et à la valorisation des contenus deviennent une nécessité. L’ingénierie correspondante va poursuivre une progression fulgurante qui représente des enjeux économiques considérables. La France peut s’y placer en « pôle position » compte tenu de la qualité de ses écoles et de sa R&D en mathématiques avancées.

Le problème, ici comme ailleurs, c’est que notre « R » reste de qualité mais que nous manquons du « D » pour en assurer le développement. On ne peut qu’espérer voir le plan d’investissements pour le développement de l’économie numérique ne pas passer à côté de cette opportunité alors que la notoriété du «moteur de recherche européen» Quaero reste aussi faible que l’écho des boites noires perdues dans l’océan Atlantique.

Denis Ettighoffer*


Pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A8le_math%C3%A9matique

http://www.microsoft.com/belux/fr/business/businessvalue/predictfuture.mspx


http://www.decideo.fr/Une-etude-revele-que-les-societes-dotees-d-outils-d-analyse-predictive-ont-de-meilleurs-resultats-financiers_a3648.html


Le nombre de pages Web ne cesse d’augmenter et ce à une vitesse vertigineuse. Les pages visibles par les moteurs de recherche du grand public ne couvrent pas 0,25% du total des pages web disponibles. On considère que l’on accède à 1,5 milliards de pages contre 800 milliards qui restent cachées.
Selon les sources, l’humanité au travail sur le web créée entre un million et 7 millions de pages nouvelles par jour. A ce rythme le nombre de pages sur la toile double tous les ans. Selon Pierre Paperon, ancien président d’Alta Vista Europe, le nombre de pages visibles en 2010 dépassera les mille milliards. Pour se retrouver dans cette immense botte de paille virtuelle, les moteurs les plus vaillants (entre 100 et 200 recensés pour une vingtaine de métamoteurs) ont du mal à s’en sortir.

Actuellement les plus importants indexent 800 millions de pages. Ils seront de plus en plus spécialisés et pointus. Le «surfing» va devenir une activité qui nécessitera une excellente expertise pour accéder aux informations, aux groupes de savoirs les plus intéressants. D’autant que ces derniers sont et seront de plus en plus opaques afin de ne pas être pollués et « piratés » par des concurrents. En refusant une formation considérée comme inutile, vous pourrez éviter ainsi que vos troupes n’accèdent à des réseaux de connaissances pour capter des savoirs à haute valeur ajoutée.

Source exalead –  08/2001www.abondance.com /cyveillance/ Sciences et Vie/ Pour la Science.

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.
Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) a reçu le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre :Partie IPartie II).
Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrage parmi lesquels :

- L'Entreprise Virtuelle,
- Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

27.01.2010

Stratégie des réseaux : la frilosité européenne

A l’occasion des discussions sur les projets industriels devant être soutenus par le grand emprunt, l’Afdel, organisme réunissant des acteurs majeurs de l’industrie logicielle préconisait un soutien massif à la réalisation de fermes de serveurs européens pour favoriser les applications du « Cloud Computing ». Cette proposition rend publique le retard français et européen dans la réalisation effective de ces plateformes et dans la mise en place d’un réseau internet piloté par des européens. Pour moi, cette annonce c’est surtout celle de l’absence des européens d’un des marchés clés des prochaines années. Pendant qu’on cause de projets, les américains ont pris la main  et proposent des services. Demain, ils domineront les marchés des applications de la vie et de l’économie numérique si nous n’investissons pas massivement dans les industries de la simulation.

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19.10.2009

Inventer de nouveaux modèles d’organisation pour s’enrichir


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Une contribution de Denis Ettighoffer*

L'introduction des réseaux électroniques dans la chaîne de valeur ajoutée ne se contente pas de bouleverser les structures productives et de commercialisation. Elle oblige à repenser totalement les structures et les organisations des entreprises. La conception des produits et des services, avec beaucoup de valeur ajoutée, fait appel à des partenariats croissants entre entreprises pour gagner rapidement des marchés et diversifier rapidement des fabrications. Caractérisées par une forte interdépendance industrielle, économique et sociale, les entreprises modernes se constituent en communautés virtuelles professionnelles, où le brassage des idées, des valeurs et des compétences vont bien au-delà de leurs frontières traditionnelles. Nous sommes face à une logique de réseau qui conjugue la mutualisation des ressources matérielles et des savoirs entre partenaires dans le cadre d’une stratégie « donnant-donnant » (et non pas gagnant/gagnant comme on le dit trop souvent !) incluant, ce qui est nouveau, le client. Comme le prévoient déjà deux responsables interviewés sur cinq, les entreprises vont devoir se virtualiser rapidement pour trois gagner en efficacité globale, réduire le coût de leur transformation continue et passer d'une logique de gestion des capitaux à une logique de gestion du capital immatériel[1].

A l'origine, considérées comme un avantage par le secteur scientifique dans un contexte de resserrement des coûts permanents, les communautés virtuelles peuvent ainsi accroître commodément la taille du réseau d'échange des savoirs et améliorer la fertilisation croisée des idées circulant dans un réseau collaboratif. En supprimant les contraintes d'espace et de temps, le télétravail coopératif contribue à l'intensification des collaborations internationales mais aussi à une demande croissante de capacité de communication entre les différents points du globe disposant de forts gisements de matière grise. Avec cette nouvelle facilité de garder des liens avec les communautés les plus diverses, la productivité globale des idées et des groupes de travail dans les disciplines les plus variées ira croissant. Aujourd'hui il n'est plus rare de voir un papier scientifique signé de plusieurs dizaines de signatures. Par exemple, l'article qui annonçait la découverte du "quark t" citait 398 auteurs provenant de 34 institutions couvrant cinq pays[2]. En somme, nous nous trouvons devant un phénomène de rendement croissant dû à l'accroissement des partenaires pouvant contribuer aux apports d'idées et de solutions permettant de résoudre un problème ou de répondre à un besoin. On en devine aisément l'intérêt économique pour les entreprises qui intensifient les applications réseaux. D'abord, ceux-ci leur servent pour optimiser l'utilisation des savoir-faire de leurs ressources humaines, ensuite pour constituer à leur profit des communautés virtuelles marchandes, si possible captives. L'enjeu est d'entrer dans le cycle vertueux des rendements croissants. Aussi les entreprises virtuelles s'intéressent par nature à élargir rapidement leur assiette économique par des alliances qui augmentent la taille de leur bassin clients. C'est la raison pour laquelle elles ont trouvé une forte résonance avec le secteur financier qui a rapidement assimilé les changements des règles du jeu de la valorisation des entreprises.

Les modèles économiques porteurs, fortement valorisés, associent désormais l'application des technologies de l'information et de la communication à des innovations organisationnelles. La Bourse sanctionne positivement l'avènement de ces entreprises parce qu'elles s'appuient sur les réseaux en innovant dans de nouveaux modèles organisationnels et économiques. Aussi, l’obligation de s’engager dans une nouvelle approche épistémologique de l’organisation de l'entreprise devient vite évidente, urgente même pour les plus exposés à la concurrence internationale. L'entreprise du futur a la cyberéconomie pour avenir. Le développement de la vente par d'Internet bénéficie à des services et des produits génériques à forte audience puisque le réseau rend bon marché la distribution de masse. Il permet aussi de fournir économiquement des services pointus à haute valeur ajoutée puisqu'il facilite le ciblage fin des clientèles en permettant une interactivité impossible autrement. Face à ces marchés pointus et volatils, le besoin d'améliorer la rentabilité commerciale amène les fournisseurs à s'entendre pour présenter ensemble une sélection de services qui se complètent les uns les autres.

Ce sera dans l'originalité de l'organisation et de la combinaison des prestations que se jouera la différenciation stratégique. Le consommateur final, qui n'aime pas zapper longtemps et veut aller rapidement à l'essentiel (la vente sur le Net s'apparente à de l'achat d'impulsion: il faut aller vite) donnera sa préférence à l'offre globale la plus séduisante. En d'autres termes, c'est moins la qualité intrinsèque d'un service qui marche que la capacité à fournir une prestation systémique globale. La vente de "package" y est essentielle pour résister à la concurrence, à l'exemple de "lastminute.com" qui assure un ensemble de prestations homogènes de services de loisirs. C'est encore mieux s'ils sont originaux. Le site Internet de la société de bricolage "La boite à Outils" propose un espace composé de fiches conseils, la possibilité d'échanger trucs et astuces entre clients mais aussi avec les équipes de ventes. Les vendeurs ont constitué une galerie de photos pour se faire connaître et faire connaître leurs idées, les produits qu'ils trouvent les plus intéressants, les sites "bricotèques" que sont les sites à connaître par les bricoleurs ainsi qu'un espace avec des jeux et des trouvailles originales en matière de bricolage. Bref, pour retenir le chaland qui passe de plus en plus vite, le service doit être fourni ludique, à valeur ajoutée et complet: achat, crédit, garantie, sécurité de la transaction, suivi de la livraison, services complémentaires les plus originaux possibles. Et, pour ne rien arranger, capable d'évoluer de façon constante.

Les organisations virtuelles sont en train de modifier la nature des actes de commerce, de permettre la création de nouvelles activités marchandes mais aussi de transformer les modes de travail. La cohésion, la capacité à collaborer de façon efficace dans un groupe de partenaires interentreprises a dorénavant autant d'importance que pour les fonctions internes de l'entreprise. Tous les facteurs clés stratégiques du modèle de Michael Porter ou de Mac Ferlan sont impliqués et chahutés par la création d’entreprises virtuelles qui sont autant de communautés d'intérêts se cristallisant sur la Toile. Les réseaux électroniques ne se contentent pas de transformer des chaînes de la valeur, comme dans l'audiovisuel et la presse [3], où les deux médias sont obligés de cohabiter, ils facilitent la rupture des modèles. Un point d'inflexion stratégique se constitue cette fois-ci, non pas par l'arrivée d'un service ou d'un produit révolutionnaire nettement supérieur en qualité ou en valeur d'usage, mais par des innovations organisationnelles rendues possibles par les réseaux électroniques. Si l'optimisation des procédures et du fonctionnement de l'organisation existante permet des gains de productivité, c'est aussi par une rupture de l'approche organisationnelle conventionnelle que l'on créer de la valeur. Il s'agit d'inventer une organisation nouvelle, de nouveaux business models à partir des possibilités données par la virtualisation. Le levier stratégique se trouve désormais dans la capacité à déstabiliser le modèle existant en y substituant le sien. Faute d'avoir compris l'importance d'imaginer une nouvelle organisation de leur entreprise, certaines sociétés traditionnelles parties dans la Netéconomie ont été surprises par l'évolution rapide des modèles économiques à partir desquels elles s'étaient lancées. Et elles ont été rapidement débordées par des concurrents aux modèles plus astucieux.

Denis Ettighoffer

« L’entreprise Virtuelle » (Odile Jacob 1992), « Mét@-organisations, les modèles d’entreprises créateurs de valeur » (Village Mondial 2000)

 

[1] Etude Vision 2002, menée par "The Economist Intelligence Unit" et Arthur Andersen Consulting, en 1997, dans 16 pays d'Europe, 13 pays d'Amérique et 5 pays d'Asie Pacifique;
[2] STI n°24 "Le village Mondial de la recherche", OCDE 1999, page 60
[3] Reuters tire dorénavant plus de revenus de la vente d'informations en ligne que de la fourniture d'informations aux médias traditionnels. En avril 1999, Reuters New Média (RNM) avait touché plus de 7,2 de visiteurs avec 130 millions de pages indexées sur des revenus publicitaires. (Andew Nibley, président de RNM. Interview du Monde Informatique du 9 juillet 1999).

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.

Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) a reçu le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre : Partie I, Partie II).

Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrages parmi lesquels :

- L'Entreprise Virtuelle,

- Du mal travailler au mal vivre,

- Mét@-Organisations,

- eBusinessGeneration,

- Le Syndrome de Chronos,

- Le Travail au XXIe siècle

- Le Bureau du Futur

 

 

12.08.2009

La migration des savoirs source de Bien Être Social

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Une contribution de Denis Ettighoffer*

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de débattre en public avec un auteur spécialisé sur les évolutions du Web2 et des applications de la Toile. Ce qu’il y avait de curieux dans nos échanges c’était le contraste de nos approches respectives. Mon interlocuteur, auteur français venu de la Silicon Valley, était intarissable sur les dernières techniques et les nouveaux business models en cours de développement. J’avoue que je me sentais un peu déplacé dans un débat qui, encouragé par un journaliste qui se voulait branché, tournait au messianisme technologique là où je m’efforçais de montrer comment la Toile allait devenir l’instrument de tout un chacun. Etonnamment, le public semblait ce satisfaire de cet étalage de culture technologique, là où, pour ma part, j’essayais mais sans grand succès, avouons le, de faire la démonstration de l’utilité sociale et économique de la Toile. Deux discours, deux mondes. L’un qui s’enferme dans son « dot.com », le second qui tente de s’emparer de l’Internet pour qu’il ressemble plus à la société qu’à une grande surface. En tous cas je m’étais promis de revenir à la première occasion sur « Mon débat », à savoir comment, grâce à Internet, la migration des connaissances était source de Bien Être social. Je vous laisse juge.

Le nomadisme des commerçants sur la route des épices, de la soie ou les routes du sel a été une des premières sources des échanges de marchandises et de savoirs exotiques. Les voyageurs étaient reçus comme les pourvoyeurs des nouvelles et des innovations trouvées dans le vaste monde. C’est l’Internet qui joue ce rôle aujourd’hui. Ces nomades électroniques font le pont entre les organisations les plus diverses et favorisent de possibles coopérations. Au Brésil, dans une étroite vallée tropicale, les 300 habitants du village brésilien d’Ivaporunduva vivent encore dans des maisons faites de paille et de boue. Mais ils peuvent désormais demander conseil ou un rendez-vous en ligne avec un médecin, découvrir le prix et les marchés où vendre leurs fruits, télécharger des programmes de cours par correspondance pour les enfants, ou organiser des visites payantes du village ou des cavernes aux alentours. Auparavant, le village n’était relié au monde que par un vétuste radiotéléphone qui avait rendu l’âme. Des connexions internet similaires ont été installées dans 3.200 communautés rurales brésiliennes depuis deux ans et 1.200 autres l’ont été en 2006.
"L’accès au numérique est une politique efficace pour lutter contre l’exclusion sociale. C’est plus efficace que beaucoup d’autres politiques sociales", a déclaré au correspondant de Reuters, Antonio Albuquerque, responsable du programme. " Dans un groupe que je fréquente nous avons un « Mike » qui s’est investi dans l’éducation des enfants de pays en voie de développement. Il nous envoie des contributions qui un jour viennent de Syrie, un autre de New-York une autre fois du Mexique. Immergé dans la toile, il furète à longueur de temps et il dépose dans notre forum des idées, des réflexions, des papiers donnant des points de vue du bout du monde. Lui et des milliers d’autres sont des zélotes sociaux qui fertilisent par leurs approches respectives une grande diversité d’entre nous qui piochons allègrement dans cette matière généreuse. Ces porteurs de savoirs migrent maintenant sur la Toile afin de rendre plus fertile les domaines dans lesquels ils exercent leur métier. Déjà, la radio, la télévision, les programmes vidéos et des sites spécialisés sur Internet contribuent à la diffusion des savoirs sur la contraception, les soins de santé, la promotion de certaines plantes, les modes d’irrigation les plus appropriés. Internet a apporté une approche plus interactive de ces savoirs au gré des circonstances et des problèmes rencontrés.
Le réseau devient cerveau, chacun offre, découvre, propose des solutions qui répondent aux grands et petits problèmes des internautes. Tous les ressortissants de notre planète numérique, d’une manière ou d’une autre, contribuent à la fertiliser entraînant avec eux des innovations sociales, des modes de gouvernement, des ressources, des façons différentes de vivre, d’entreprendre ou de travailler. Bill Drayton travaille, comme il dit, « à changer le monde » depuis presque trente ans. En 1980, il a créé Ashoka, une association qui soutient des innovateurs sociaux par la fourniture de bourses et surtout par un vaste réseau d’influence[1]. Ce réseau mondial se développe en creux des modèles économiques marchands. Un réseau d’individus qui portent des idées aussi prosaïques que de faciliter l’insertion d’anciens toxicos au Brésil. Ashoka soutient des «porteurs de graines », des gens qui prouvent que l’on peut changer les choses. « Ils sèment leur grain avec une idée très pratique. Puis un autre porteur arrive qui la fait connaître dans une autre région du monde » explique Bill. Ils sont des centaines déjà qui font circuler les idées entre le Bangladesh, les Etats-Unis et le Brésil. Et ça fait boule de neige. Le réseau Ashoka est devenu une véritable pépinière mondiale de gestion des idées. Il applique des solutions qui ont marché dans une région. Ashoka devient un circuit de diffusion des savoirs, ce pouvoir est illustré par la progression fulgurante des applications du« social networking» sur la Toile. Elle illustre les possibilités des réseaux de solidarités coopératives. C’est comme cela qu’un ingénieur français indiquera à des producteurs indiens de briques d’argiles comment améliorer la maîtrise de la température de leurs fours après avoir appris qu’ils perdaient jusqu’à la moitié de leur production. Le troc d’information y est permanent, d’où une posture naturelle à l’échange gratuit, généreux.
Ces internautes participent à l’ensemencement d’idées ou des propositions sans calcul de retour sur investissement. Des compagnonnages virtuels soudent des liens entre personnes intéressées par des emplois ou des opportunités de formation pouvant leurs être offerts[2]. L’entraide prend de multiples formes et mélange de multiples motivations qui, de la communauté de commerçants[3] à celle de paysans et d’éleveurs[4] ont toutes pour particularité d’être promues et valorisées par internet sous une forme ou une autre[5]. Nous voyons émerger ici, au travers de l’appel à des compétences « à la demande », des porteurs d’idées et de savoirs de tous ordres qui nomadisent d’entreprise en entreprise tout en restant branchés avec leurs corps professionnels auprès de qui ils trouvent les ressources et les expertises dont ils ont besoin. Une idée centrale émerge : les talents sans frontières, les créatifs en réseaux sont en train de devenir une force qui remettra en cause bien des analyses sur les migrations de la matière grise dans la globalisation de l’économie. Partout, un maillage de générosités sans tapage, d’initiatives lancées d’une extraordinaire diversité, issues autant des personnes que des entreprises, tentent de remédier aux insuffisances du système économique classique, à la faiblesse d’une région que l’économie ignore. Une entreprise envoi ses cadres participer à la mise en place d’un réseau d’irrigation, une autre des pompes solaires.
Des associations de particuliers s’organisent et jumellent leurs villes ou leurs villages français avec des écoles ou des hôpitaux, des centres de soins au Mali, au Ghana, au Vietnam. Internet permet de garder le contact, de s’informer, de favoriser la coordination entre les intervenants de tous pays, préparer des voyages, des visites ou recevoir dans les meilleures conditions. L’école de la brousse devient la première bénéficiaire des savoirs qui peuvent être disponibles en ligne en favorisant des rencontres entre civilisations. L’IRED est un exemple de portail dédié à la coopération non monétaire des réseaux solidaires. Il offre des publications et des documents pour gérer des réseaux de pratiques. Fondé en 1981, l'IRED constitue un réseau international de partenaires locaux en Afrique, Amérique latine et Asie-Pacifique : associations de paysans, pêcheurs, éleveurs ou artisans, centres d'animations, ONG d'appui pour la formation et la technologie et Instituts d'études, de recherche et de formation.[6] En France un des plus réussis de ces portails logistiques pour la recherche et la gestion de ressources est Place Publique[7] qui englobe la quasi totalité du spectre des solidarités. Ces espaces numériques constituent des passerelles entre le local et le distant, entre les initiatives de quartiers et les aides ou pratiques connues dans l’espace européen[8].
Des fondations s’attaquent à ce nouvel espace de créativité pour façonner une autre société. Le site de la communauté scientifique et des idées qui changent le monde vous donne rendez vous sur le site de Cambridge[9]. Tout de ce qui bouge, les organismes qui mâchouillent le futur, qui défendent les réseaux open source, qui coopèrent dans les domaines de la santé, de la vie en société, et des milliers d’autres sujets sont ici, où « on change le monde en échangeant des idées de toutes sortes ». Les sites de communautés savantes se multiplient partout, véritables think tank mis gratuitement à disposition. La Sapling Fondation, créée par Chris Anderson, ex fondateur de Future Publishing, s’est donnée pour mission d’utiliser « le pouvoir des idées pour changer les médias et les marchés » [10]. En 2005, Chris Anderson, à l’occasion de la conférence TED (Technology, Entertainment et Design) se déroulant à Monterey en Californie, a offert une aide financière de 100 000 $ pour développer l’accès à Internet en Afrique.

Dans les rencontres de la TED on retrouve les plus grands noms des entrepreneurs anglo-saxons. Bil Gates, Rupert Murdoch, Jeff Bezos d’Amazon, Larry Page et Sergey Brin, pères de Google, sans compter les multiples figures qui, d’une façon ou d’une autre, ont apporté des idées significatives à la culture et au progrès. On peut affirmer sans grand risque que l’initiative de Chris Anderson aura donné des moyens de réalisation à des « créatifs culturels » de talent. Il aura suffit qu’ils tentent leur chance en soumettant leurs projets pour « changer le monde » à l’occasion des nombreuses manifestations auxquelles participe la Sapling Fondation. Pour valoriser les immenses gisements de matière grise, la libre circulation des idées et des savoirs contribue à la croissance économique, à la protection de la santé, à l’éducation des populations, à leur autonomie économique et, plus globalement, à une meilleure utilisation des ressources mises à la disposition des terriens. Internet est un média dont des médiateurs culturels se sont emparés pour faciliter les échanges savants de toutes sortes car il porte cette révolution consistant à aider des gens à « faire pousser leur blé » plutôt qu’à leur « vendre du pain ».

Denis Ettighoffer

[1] http://www.ashoka.asso.fr

[2] http://www.employlocal.net/goodpractice.asp

[3] http://www.entraidecommerciale.com/

[4] http://www.irenees.net/fiches/fiche-dph-3680.html

[5] http://www.ynternet.org/

[6] http://www.ired.org/modules/news/

[7] http://www.place-publique.fr

[8] http://www.projets19.org/

[9] http://www.cambridgenetwork.co.uk/default.asp

[10] http://en.wikipedia.org/wiki/TED_(conference)

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.
Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) a reçu le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre : Partie I,Partie II).
Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrage parmi lesquels :

L'Entreprise Virtuelle,
Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

05.07.2009

La simulation, industrie phare du XXIe siècle

 

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Une contribution de Denis Ettighoffer*

Le Président de la république avait raison de le souligner lors de son discours de Versailles en évitant d’en absoudre quiconque. De droite ou de gauche, durant les trente dernières années nous avons fait pire que nous endetter : nous n’avons pas su trouver des relais de croissance forts ! Une nation ne peut se nourrir des splendeurs technologiques des années passées, elle doit, comme le rappelait utilement le rapport Beffa de 2005, s’adapter au monde qui change. Actuellement le gouvernement s’interroge sur les priorités qu’il doit donner à ses investissements sur des créneaux porteurs et rémunérateurs à moyen et long terme. Des pistes nombreuses seront proposées à l’équipe gouvernementale, certaines plus accessibles que d’autres. On peut souhaiter qu’elle ne se laisse pas influencer pour tenter un coup médiatique intellectuellement séduisant, mais économiquement stérile. Parmi les orientations prometteuses, je souhaite attirer son attention sur les industries de la simulation. Qui dit simulation dit applications de la réalité virtuelle, de la réalité augmentée. De fait nous parlons d’une « technologie générique ». Pourquoi générique ? Parce que la Réalité Virtuelle peut être considérée comme une technologie de rupture, elle impacte tous les secteurs d’activités connus. La simulation aura en outre de profonds retentissements socio-économiques

En mai 1996, j’écrivais sans grand succès que nous « assistions- sans chercher à en profiter - à la naissance des industries de la simulation qui seraient au XXIe siècle ce que l’automobile avait été au XXe siècle ». Peut-être avons une chance de nous faire entendre aujourd’hui. Nous savons que la société du XXIe siècle fonctionnera dans un univers où le signe simulera le réel. La création de l'illusion va devenir le mode dominant de la compréhension du réel, du sens caché des choses, du partage économique des savoirs et du travail à distance. Les ordinateurs et les réseaux nous permettent de manipuler, de façonner, à moindre coût, le matériau essentiel du multimédia, la virtualité. Grâce aux industries nouvelles de la simulation, l'abstrait devient concret, l'invisible, visible ; l'objet façonné est numérisé et transite longuement dans des ordinateurs avant d'être fabriqué. La simulation est devenue un facteur de productivité industrielle. Dans la fabrication du 777, premier avion de Boeing à avoir été entièrement conçu par utilisation intensive de la simulation, on a évité ainsi la construction de plusieurs milliers de maquettes en aluminium. Ce procédé de maquettage virtuel est aujourd'hui appliqué par Renault qui pratique "l'emboutissage virtuel". Dassault Systems France est un des leaders mondial de ces applications du « PLM »[1]. Dans l’industrie pharmaceutique et chimique, dans la génétique, les découvertes à venir s'appuieront, et de plus en plus, sur de véritables cobayes virtuels qui faciliteront la recherche. L'apprentissage passe par la simulation informatique des faits et des situations passés ou prévisibles. Des scientifiques du monde entier utilisent désormais la simulation pour des recherches sur les rhumatismes, les mutations immunologiques, la vie artificielle. Des ateliers logiciels de la "virtualité" engendrent une nouvelle industrie de composants numériques multimédias. L'enjeu est de faire baisser le coût de fabrication des logiciels-objets en permettant la réalisation de microcomposants numériques interfaçables. Aussi, de même qu'il existe toute une industrie de composants mécaniques et électriques, il existera une industrie de composants, de biens numériques et de simulations d’environnement de travail[2]. La demande se développe de façon considérable. W. Industries, entreprise spécialisée dans la fabrication de virtuality machines, basée à Leicester (Grande-Bretagne), prévoit que la moitié de ses revenus sera le fait d'applications de la simulation pour l'industrie. Grâce à ces fournisseurs de "réalité virtuelle", il sera possible non seulement de réduire le coût des prototypages, mais aussi ceux des études de marchés. Les applications de la réalité virtuelle au commerce électronique favoriseront la vente à distance. Des visiteurs du dimanche se promèneront dans des univers simulés qui présenteront des équipements, des agencements d'appartements, des produits, qui seront parfois encore au stade de l'étude et du prototypage. Grâce à la modélisation numérique, des entreprises téléporteront leurs produits sous forme numérique afin de réduire leurs coûts commerciaux, de stockage et de fabrication. Les applications de la simulation vont permettre d'utiliser des interfaces hommes-machines nouveaux, considérés comme plus naturels et d'utilisation plus aisée que les terminaux traditionnels. L'homme de maintenance du futur n'utilisera pas un terminal classique mais des lunettes spéciales ; elles lui permettront de voir son plan de travail et le graphique de montage de l'équipement sur lequel il travaille ; ainsi que de recevoir des commentaires sonores afin de réparer dans les meilleures conditions. Le bureau virtuel ou digital desk projettera des images des documents sur lesquels on désire travailler. Des capteurs saisissent les mouvements des doigts qui manipulent des objets et des documents simulés. Les espaces de travail partagés à distance font l'objet d'intenses recherches qui facilitent les applications de la téléprésence. De nombreux autres marchés sont en train d'émerger, notamment dans l'enseignement, la téléformation en mode virtuel mais aussi dans les domaines des neurosciences. Les études de cas deviennent des exercices de simulation sur informatique avec le développement des serious games[3]. Le MIT Sloan School of Management a construit avec des données réelles, à partir de l'histoire de la compagnie aérienne disparue People's Express, un grand nombre de modèles prévisionnels. Les étudiants cherchent le scénario qui aurait pu sauver la société. D'autres élèves, chirurgiens ceux-là, utilisent le système Adam développé en Géorgie, Etats-Unis, formidable banque d'images interactives, accessible par réseau, qui leur permet de s'entraîner à la chirurgie virtuelle.

Les représentations simulées de la réalité dans les domaines des loisirs et des jeux interactifs, dont on parle le plus, représentent environ un tiers du marché. Ce qui a longtemps masqué auprès du grand public la multiplicité infinie des applications pratiques de la réalité virtuelle. Bientôt des milliards de clones virtuels, des images de personnages fictifs associés à des personnes réelles vont circuler, étudier, s’informer ou s’amuser dans notre planète numérique au prix d’une consommation matérielle et énergétique minime. Si ce transfert vers les industries numériques n’avait pas lieu, notre demande d’énergie augmenterait de 10% par an pour la seule logistique des transports en général. Les expériences de « présence virtuelle » ou simulée dans ces mondes cybernétiques se multiplient à toute allure. Au rythme actuel, plus d’un milliard d’internautes incarnés par des avatars auront migré dans des univers simulés avant la fin de la prochaine décennie. Les grandes marques s’y affichent déjà et les applications de simulation de la réalité explosent sous des formes les plus diverses ; concerts virtuels, conférences de presse, plan média incorporant des images flash dans des salles virtuelles, ballades dans des catalogues interactifs, téléréunions entre avatars, commerce d’images animées, l’imaginaire est augmenté, incarné par des images sonores et rendues vivantes voire interactives selon des situations envisagées d’avance. Reuters Atrium s’est installé comme agence de presse dans Second Life pour en rapporter les évènements essentiels. Dell y pousse ses usines virtuelles en s’appropriant

Dell Island et IBM y a lancé sa première conférence de presse simulée. Wells Fargo y teste des concepts de banque virtuelle par le biais de jeux financiers afin de former ses futurs cadres. La chaîne de prêt à porter "American Apparel" explore la production personnalisée via son magasin virtuel tout en testant le buzz marketing sur la Toile. Pontiac a lancé un concours d’architectures virtuelles en attendant sans doute de lancer un concours de développement d’une nouvelle voiture. Tout un paquet d’humanoïdes, considérés comme des barjots par beaucoup, sont en train d’inventer la société du futur dans laquelle la France n’investit pas assez. Qui peut encore ignorer qu'une fabuleuse industrie est en train d'émerger ? Industrie qui atteindra son apogée dans les deux décennies à venir et mobilisera un important savoir-faire dans ces différentes filières. L'informatique de simulation nécessitera des expertises et des budgets inaccessibles à beaucoup d'entreprises, Elle implique un savoir-faire et des moyens qui coûtent chers. Il faudra les acheter, acheter de l'ingénierie, acheter de la puissance de simulation à des entreprises spécialisées dans ce type nouveau de facilities management qu’est le cloud computing[4]. Un marché est en cours de formation. Il sera sans doute d'un ordre de grandeur comparable à celui, actuel, de l'automobile pour les régions du monde qui auront su se doter des compétences nécessaires. La question n'est pas : y a-t-il un marché ? La question est : Les entreprises françaises sauront-elles en profiter ?

Denis Ettighoffer

[1] DS fournit un environnement collaboratif 3D dont l’objectif est de concevoir des produits virtuellement, de gérer leur cycle de vie et de simuler les processus de fabrication pour les produire. http://www.3ds.com/fr/solutions
[2] http://www.new3s.com/default.asp?MenuActive=1
[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Serious_Game
[4] http://fr.wikipedia.org/wiki/Cloud_computing

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.
Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) a reçu le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre : Partie I,Partie II).
Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrage parmi lesquels :

L'Entreprise Virtuelle,
Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

 

 

 

18.06.2009

Avoir des Idées pour anticiper le futur

Une contribution de Denis Ettighoffer*

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L’ensemble des innovations soumises aux entreprises sont le fait de métissage d’idées, de savoirs, d’expériences ou de transferts technologiques qui ont toutes pour dénominateur commun d’être sorti du cerveau d’un nombre croissant d’individus collaborant ensemble. Le saut créatif dépend moins de la connaissance acquise que de la capacité à poser en permanence sur le monde qui nous entoure un regard de curiosité et de questionnement permanent. Ceci explique pourquoi beaucoup de cadres ou d’experts brillants ne sont pas d’évidence de bons générateurs d’idées : il faut savoir s’étonner de cela. Leur formation fait trop souvent du savoir - de hautes études -  un facteur statutaire, socialement différenciant, mais stérilisant l’innovation et la recherche de l’inconnu. Leur statut les enferme dans l’univers connu qu’ils maîtrisent mieux que quiconque. Un phénomène amplifié par la montée du niveau de formation. La créativité est souvent le fruit de l’expérience pratique, de l’observation « innocente » mais aussi de la confrontation de différents points de vue d’une collectivité. La rigidité de nos structures institutionnelles qui limite leur adaptation à la volatilité des événements est, elle aussi, un terrible handicap. Les dirigeants qui explorent et cherchent des formes innovantes d’organisation ne tardent pas à constater la difficulté d’introduire un concept un peu novateur. Plusieurs dizaines d’années peuvent être nécessaires avant de l’infiltrer dans les organisations, comme ce fut le cas du juste-à-temps. Ce qui revient à rappeler qu’une innovation technologique peut être déterminante mais que ses applications peuvent attendre très longtemps avant de faire bouger une organisation.

Le management moderne va devoir conduire une véritable révolution culturelle pour placer son personnel dans une posture d’adaptation permanente qui ne soit pas uniquement défensive. Un enjeu majeur dans un monde des affaires où il convient de pouvoir être capable, jusqu’au plus haut niveau du management, de conduire des stratégies opportunistes.

Face à des évènements extrêmement complexes et variables, gagner en plasticité et en adaptabilité, est considéré par l’entreprise moderne comme une contrainte organisationnelle forte. Mais cet objectif reste trop souvent perçu par le personnel comme un événement momentané qui trouble un instant le cours tranquille des choses et non comme un changement nécessaire de posture intellectuelle pour faire face à un état de perturbation permanent. Les problèmes pratiques touchant à la requalification des organisations s’inscrivent dans un espace de négociation quasi-nul compte tenu de contraintes juridiques d’autant plus fortes que le personnel et leurs représentants craignent tout changement comme la peste. Ils craignent d’y perdre de l’activité ou carrément leur travail. Comble de l’absurde, face à cette impréparation, à ces résistances internes compréhensibles, ce ne sont généralement pas les innovations organisationnelles anticipatrices qui font bouger les entreprises mais les adaptations brutalement imposées par les marchés. Elles renvoient dos à dos des protagonistes qui ont tout à perdre ensemble face au caractère inopiné et parfois violent des changements de conjoncture. Notre histoire industrielle et économique est parsemée de ces terribles défaites collectives : ce n’est plus du gagnant- gagnant mais du perdant-perdant. Aussi devons-nous nous imprégner des stratégies à envisager pour être plus fertiles que nous ne le sommes aujourd’hui. De savoir si nous sommes « fleur » ou « abeille », c’est à dire générateur d’idées ou pollinisateur ? La planète numérique sera le lieu où seront mieux connue les multiples innovations des entrepreneurs qui, malheureusement, n’ont pas toujours la possibilité ni les capacités à les faire connaître au delà de leurs périmètres d’influences traditionnels. Avoir des idées et le faire savoir devient un aspect de la notoriété de son entreprise, de sa ville et - pourquoi pas - de sa région. Reste à faire germer des idées avec des acteurs et dans les endroits ou les circonstances les plus inattendues. Peut-être pourrions-nous nous inspirer et adapter la méthode du « happening » festif choisie par la ville de Singapour ? En novembre 2002, elle mobilisait quelques 8000 habitants durant une semaine dans un même lieu, pourquoi ? Pour chercher des idées. Sur quoi ? Eh bien sur tout, c’est tout ! Ce challenge consistant à inviter des gens à imaginer des idées sur des tas de sujets au choix est désormais inscrit au Livre Guinness des Records. Plus de 800 000 idées ont été proposé durant cette semaine. Bien sur, elles sont inégales, bien sur, elles ne seront pas toutes mises en pratiques. Mais imaginez les liens sociaux qu’ont permis ces libres séances de remues méninges ?! Toutes les personnes présentes ont vécu une expérience unique faite de stimulation, d’émulation bon enfant. Une sorte de voyage dans l’imaginaire à la fois individuel et collectif bien moins frustrant que des réunions pseudos rationnelles que nous vivons dans nos entreprises.

Créatif, le mot clé qui faisait déjà fureur début des années 70 revient en force avec ses ateliers de créativité. Savoir faire phosphorer ses équipes semble être l’impératif du moment. Il s’agit de se démarquer de son concurrent, de résoudre intelligemment et surtout économiquement des problèmes parfois complexes comme celui consistant à trouver un ingénieux système de portage des matériaux sur les piles du pont de Millau en France. Des concours d’idées mobilisant des régions entières, des quartiers ou des villes vont entrer dans la compétition des idées qui enrichissent l’expérience, apportent des économies d’énergies, répondent à des problèmes pratiques. Sous l’impulsion de son maire, la ville de Malaga a lancé un groupe de créativité associant plusieurs acteurs comme des entreprises, des investisseurs et des scientifiques (un « brainet » intitulée e-27, composant  un groupe de réflexion en réseau) afin de développer un important complexe scientifique et technologique dans la région Andalouse. Financé pour l’essentiel par le secteur privé, il a permis la création de 9 000 emplois très qualifiés depuis sa création en 1992. Le projet e-27 aura pour vocation d’attirer les talents les plus brillants dans cette nouvelle Silicon Valley voulu par son maire. Que ce soit dans l’ameublement, l’automobile ou l’équipement des habitations il devient indispensable d’investir en recherche & développement pour trouver des concepts, des composants, des matériaux, des couleurs qui participent à la différenciation positive de leurs produits. Les chercheurs, les designerssont mobilisés pour contribuer à ces objectifs afin de contourner cette concurrence par les coûts. Sous la houlette d’Alessandro Mendini, directeur artistique de la marque Swatch, des designers venus du monde entier travaillent durant quelques mois pour apporter des idées originales. Ces architectes, ces designers, viennent se frotter à un sévère cahier des charges pour faire tenir des idées brillantes sur un cadran de montre. Un objet très ordinaire soumis à une forte concurrence. Imprégnés de différentes cultures, de différentes histoires, chacun de ces créatifs participent à la sublimation de cet objet en échangeant par la même occasion avec des groupes d’experts de toutes origines. Ici, la grande originalité de Swatch est d’avoir démontré que plus que son savoir faire industriel ce sont les idées venues du monde entier, venues de métiers et de cultures diverses qui ont fait le succès des collections de la marque. La créativité doit devenir une œuvre, une posture collective, un acte participatif à la vie sociale et économique. Pour Schumpeter c’est l’innovation, le lancement de grands projets relayés par les investisseurs qui vont déclencher la reprise, enclencher la phase de retournement de la conjoncture, relancer l’économie et donc la consommation. Mais cela ne vaut que pour les gens, les entreprises ou les nations qui ont des idées, des projets. On les attend ! Plutôt que des gestionnaires, des élites consanguines, des tueurs d’idées. Les idées, ça vient avant l’innovation. Non !?

 

Denis Ettighoffer

Pour connaître les méthodes de gestion des jardins d’idées vous pouvez vous procurer le chapitre “Anticiper, le futur a de l’avenir !” du livre “Netbrain, les Batailles des Nations Savantes” (éditions Dunod 2008) premier prix du club de l’Economie Numérique. Il est accessible ici http://www.ettighoffer.com/fr/livres/formnetbrain.html Ce chapitre traite spécifiquement de la création d’un capital immatériel et de sa valorisation dans les entreprises en s’appuyant sur leurs ressources humaines. Il vous est offert par le groupe IGS (Institut de Gestion Sociale), leader européen dans la formation aux métiers de la gestion des ressources humaines.

 

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.
Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) a reçu le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre : Partie I,Partie II).
Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrage parmi lesquels :

L'Entreprise Virtuelle,
Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

08.12.2008

Le piratage n’est qu’une étape transitoire vers l’équilibre des marchés numériques

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Une contribution de Denis Ettighoffer* (3/3)



Le rapport Olivennes est non seulement critiqué en France mais aussi par la Commission Européenne. Les sénateurs français, Dieu merci, semblent vouloir revenir à plus de bon sens en limitant la portée de certaines sanctions. Laisser l’impression que les internautes français sont tous des délinquants en puissance n’a pas été très productif. Les publicités sur Internet, sur les DVD et autres supports ne parlent que de ça. Pour la grande majorité des internautes il n’est pas question de laisser la Toile hors la loi, pas plus que de léser les artistes et les auteurs victimes de la « démarque inconnue ». Mais il n’est pas question non plus d’ignorer la maturité progressive des marchés qui ce traduit pas une croissance de la vente de biens culturels et une diminution relative des pertes pour cause de téléchargements pirates.

Cent cinquante mille dollars pour avoir téléchargé 37 morceaux sous copyright ! Peut‐être le lecteur se rappelle t’il de Whitney Harper, une jeune américaine qui a été traduite devant les tribunaux par la RIAA (Recording Industry Association of America[1]) . Les lobbies de l'industrie musicale avaient demandé à ce que le Copyright Act soit respecté et qu'une peine entre 750 et 30 000 dollars soit infligée pour chaque acte jugé illégal. Comme Whitney Harper était coupable d’avoir utilisé un moteur P2P pour effectuer 37 téléchargements, la note se montait à quelques 150 000 dollars. Le juge n’en accepta que 7400. Whitney n’avait que 16 ans à l’époque des faits. Jugeant cette sentence trop clémente, la RIAA a décidé dans un premier temps de faire appel (sans doute pour en tirer un peu plus d’argent afin de faire face à ses frais d’avocats) ce qui fut largement contesté par l’opinion publique. Du coup, la RIAA a modifié sa position et sa communication en présentant son appel comme une action «éducative ». En réalité, la RIAA a déjà dépensé des fortunes en procès sans grands succès comme dans l’affaire l’opposant à Jammie Thomas[2]. Ces mésaventures peuvent concerner n’importe quel internaute. Elles sont la résultante d’un juridisme très anglo‐saxon exacerbé par une âpreté indécente aux gains.

Si on prête quelque intérêt aux pertes annoncées à l’économie des contenus par le piratage et la contrefaçon ont obtient des chiffres qui donnent le vertige. Elles auraient coûtées quelques 250 milliards de dollars par an aux Etats‐Unis. On ne peut qu’être sceptique face à de tels chiffres. C’est la question que le journaliste américain, Timothy B. Lee, s’est avisé de poser au responsable de la communication de l’organisme américain en charge des infractions sur le copyright. Prudent, ce dernier à indiqué qu’il fallait enlever de ce montant, celui spécifique à la contrefaçon. Plus problématique a été le fait que ce journaliste n’a jamais pu obtenir comment la police fédérale a fait ses calculs et comment elle est arrivé à ce chiffre. Pire, elle n’a pas été en mesure de donner ces sources. En fait notre enquêteur s’apercevra qu’une des seule sources plausibles était un article sur la contrefaçon paru dans Forbes plus de dix ans auparavant (1993). Poursuivant son enquête notre journaliste s’adressera alors à une association (IACC) qui réunit des industriels qui se défendent collectivement contre la contrefaçon. Là, il y apprendra que le chiffre donné était une estimation qui couvrait l’ensemble des marchés mondiaux et pas que les Etats‐Unis. De son coté, l’Institut d’Innovation Politique, un groupe de lobbyistes qui pousse à renforcer encore la protection du « copyright », avance une estimation tout aussi fantaisiste de 58 milliards de dollars de pertes annuelles. Elle est en réalité plus proche de 20 milliards selon Timothy B. Lee[3] qui plaide, comme je le fais régulièrement, pour que les sources et les liens soient disponibles afin de stopper ces exagérations. Des chiffres parfois très fantaisistes courent un peu partout comme, par exemple, le fait que la piraterie sur Internet serait à l’origine de la perte de 750 000 emplois. Au gré de la recherche de sensationnel ces estimations fantaisistes ne rendent service à personne.


Que doit‐on comprendre par « démarque inconnue » ?

L’expression est utilisée dans la grande distribution. Elle recouvre les pertes dues à des vols par des clients et du personnel, des consommations sur place, des erreurs de référencements et des prix marqués, des écarts entre les stocks informatiques et les stocks réels, le tout pouvant représenter des sommes considérables. En 2004, la revue LSA faisait état de 6 milliards d’euros de pertes et 4,6 milliards pour seuls les vols de produits en 2006 selon le GRTB VII. Rapportée à l’idée du piratage sur la Toile, ce pourrait être comparé à ce que faisait nombre de garnements lorsque dans les années 60, ils entraient en douce par la porte de sortie pour voir un film sans payer. Les garnements d’aujourd’hui utilisent internet pour se télécharger des films ou des morceaux de musiques sans payer. Ce qui représente un manque à gagner pour les opérateurs (et les ayants droits de la production). Du coup ces derniers ont tout intérêt à hurler le plus fort possible afin de limiter les téléchargements pirates qui diminue d’autant les droits qui leur seront payés. Ceci dit, ces droits négociés avec les opérateurs tiennent compte du manque à gagner de la démarque inconnue, comme le fait la grande distribution qui répercute sur la totalité des clients la perte constatée. Ce dont, bien sur, on ne parle jamais.


Pour une majorité, pourtant favorable au téléchargement légal, les lois en discussion sont taillées sur mesure pour les éditeurs plus que pour les producteurs et les artistes intervenant dans le processus de création. D’ailleurs, beaucoup sont partant sur des façons différentes de les rémunérer. Le problème est que cela n’arrange pas toujours les éditeurs traditionnels. Au début des téléchargements payants, il n’y avait pas de différence de prix entre un achat CD et les singles (20 en moyenne) proposés sur la Toile à 0,97 euros le morceau. On peut comprendre la mauvaise humeur de ceux des internautes qui voyaient les éditeurs confisquer la marge supplémentaire offerte par ce type de distribution. Aujourd’hui, des forfaits de téléchargements illimités sont disponibles car financés par des produits dérivés, la publicité ou le sponsoring. Des offres de téléchargements low cost voire gratuits ne cessent d’être lancées sur la Toile, dont certaines venant de l’étranger, intensifiant la concurrence entre majors et éditeurs imaginatifs. Ce phénomène contribue à dynamiser les marchés et plaide pour une extrême prudence dans les interventions autres que structurelles. Le rapport Olivennes a laissé l’impression regrettable que les « fournisseurs » des copies pirates et les hébergeurs n’étaient pas concernés par les sanctions et les contrôles. Aussi, si les actions de sensibilisation et de communication vers les internautes doivent continuer, il convient néanmoins de rappeler que ce sont d’abord les fournisseurs et les distributeurs de produits numériques illicites qui doivent être inquiétés et que ce message aussi il faut le faire passer. Le Parlement européen vient d'adopter un rapport qui appelle à ne pas criminaliser les consommateurs. De leur côté le Sénat américain et la MPAA, (Association des majors de l’édition musicale) n'ont plus l'intention de s'attaquer directement aux internautes[4]. Ils privilégient la poursuite des individus reconnus coupables de distribution illégale de fichiers. Au Canada, les forces de l'ordre ont cessé de poursuivre les internautes qui téléchargent de la musique et des films et n'en font pas commerce. En d’autres termes, les juges s’intéressent surtout au parasitisme commercial dont sont victimes les ayants droits. Même en France, les juges sont attentifs à tenir compte de l'absence de but lucratif[5]. Les sénateurs français de leur côté ne souhaitent pas criminaliser d’office les internautes.

Le piratage détourné ?
Myspace vient de passer un accord avec le site américain Auditude spécialisé dans la promotion des vidéos. Cette société repère les vidéos pirates illégales et les associent à des bannières publicitaires dont certaines dénoncent le piratage. Les revenus tirés de ces bannières sont partagés avec les ayant droits. Pas très orthodoxe, ce procédé qui traque les atteintes au copyright, parasite le piratage et surtout le rend plus visible auprès des internautes ce qui parait une excellente chose. Cela surprend encore les éditeurs de contenus mais MTV Networks (MTV, Comedy Central, Nickelodeon, etc.) qui trouve l’idée astucieuse vient de signer un accord avec MySpace et Auditude pour que ses vidéos piratées deviennent rentables de préférence à des procès toujours aléatoires et coûteux.

Même si cela est long, les marchés s’adaptent et les pertes dues à la démarque inconnue diminuent. L’économie numérique quitte très progressivement la zone far West pour une régulation plus sereine. IDC vient de présenter pour la cinquième année consécutive une investigation sur la « démarque inconnue » (ou piratage pour les éditeurs) dans le monde à la demande de la BSA (Business Software Alliance[6]). Sa principale conclusion est que le piratage de logiciels en 2007 a relativement diminué dans 67 pays et augmenté dans 8 seulement. Si la France reste un pays sous surveillance, une baisse se confirme depuis trois ans. Pour l’Hexagone, l’étude IDC avance que le piratage de logiciels est responsable de la perte de 2,6 milliards de dollars. Oui, mais la France est aussi l’un des plus gros consommateurs mondial de biens numériques. Ainsi selon Comscore, un organisme d’étude dédié au Net, un internaute français regarde 90 movies contre 77 en moyenne pour un internaute américain, ce petit monde étant devancé par les canadiens avec 112 vidéos. Une tendance qui ne pourra qu’augmenter au détriment du temps passé devant la télévision en contribuant à une demande plus importante des débits circulant dans les réseaux des opérateurs. Une des raisons de cet engouement me paraît évidente. La France fait partie des nations les mieux équipées en matière de haut débit. Ce qui peut aussi expliquer l’importance des téléchargements pirates… ou pas, alors que le mode de facturation des opérateurs reste encore neutre par rapport à ces gros consommateurs. Ce qui fait que la majorité des utilisateurs ne paie pas en proportion de leur consommation. Problème qui me paraît, à l’évidence devoir être résolu un jour ou l’autre. Il ne faut pas que la bataille des éditeurs, même légitime à certains égards, ne trompe l’analyse. Malgré le brouhaha actuel, le législateur doit garder à l’esprit qu’il fait l’objet de pressions destinées à maintenir les positions des intervenants alors que se multiplie les initiatives en matière de modèles économiques nouveaux. Face à la démarque inconnue de l’économie numérique les élus doivent sanctionner les dérapages les plus significatifs du « parasitisme » commercial mais en laissant faire les forces du marché des contenus qui se régulera progressivement.

Denis Ettighoffer

 

[1]-http://www.riaa.com/
[2]-http://www.clubic.com/actualite‐169622‐affaire‐thomas‐ria...
[3]-http://www.freedom‐to‐tinker.com/blog/tblee/piracy‐statis...
[4]-Plutôt que de privilégier le modèle répressif, la justice belge contraint les hébergeurs à installer un filtrage des activités de téléchargements de P2P. En juin 2007, un tribunal de Bruxelles a imposé au fournisseur d'accès à Internet (FAI) Scarlet, ex‐Tiscali, de mettre en place des mesures techniques pour empêcher le téléchargement illégal des contenus de la Société belge des auteurs, compositeurs et éditeurs (Sabam). Le mythe selon lequel il serait impossible d’assurer un filtrage efficace a été balayé par les remises de conclusions d’un expert qui a proposé onze solutions de blocages possibles. Philippe Crouzillacq , 01net.
[5]-A‐t‐on bien évalué les difficultés de disposer des procédés de traçage contre des internautes qui ne savent pas toujours identifier un fichier légal d’un autre que ne l’est pas? Ce qui sera l’occasion d’autant de litiges générant des milliers de procédures auquel les tribunaux devront faire face.
[6]-Pour rappel, la BSA est une organisation mondiale regroupant plusieurs grands éditeurs (Adobe, Apple, McAfee, Microsoft, Symantec, ...) qui revendique une mission de promotion d'un monde numérique légal et sûr. L'une des armes favorites de la BSA dans son " sacerdoce ", est la publication d'études alarmistes et par ailleurs souvent sujettes à caution, dans lesquelles sont pointés du doigt les principaux pays où la piraterie logicielle est monnaie courante avec les pertes toujours colossales que cela engendre pour l'économie mondiale.

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.
Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) vient de recevoir le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre : Partie I, Partie II).

Il est par ailleurs l'auteur d'autres ouvrages, parmi lesquels :

- L'Entreprise Virtuelle,
- Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

 

17.10.2008

La Toile porteuse d’une révolution libérale d’un nouveau type

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Une contribution de Denis Ettighoffer* (2/3)

 

L’économie de la planète numérique a pour première caractéristique d’être à l’origine d’un grand mouvement du libéralisme. J’entends par là qu’elle libère les énergies et rend possible des millions d’initiatives dont l’autoproduction sur la Toile est un exemple. Aller sur la Toile, c’est devenir acteur de sa vie numérique. Une vie qui n’est pas que de loisirs si on songe aux formidables capacités économiques du cyberespace. La très grande majorité des modèles économiques sur Internet s’appuie sur l’esprit pionnier et d’aventure des plus audacieux pour en défricher les potentiels afin de s’enrichir. L’arrivée de ces entrepreneurs sur la planète numérique aura permis de créer des millions d’emplois. Contournant la chose bureaucratique, c’est un monde de la prise d’initiative, du travail indépendant, de la recherche volontaire d’informations ou d’innovations. Déstocker des chaussures, lancer des idées de promotions par téléchargements de démonstrateurs, organiser sa comptabilité sur un bureau virtuel, des millions d’initiatives ont été constatés partout, autant de services en ligne innovants. Ils contournent les inerties des marchés locaux, des instances administratives ou politiques obsolètes qui découragent toutes initiatives en faisant appel à des solidarités professionnelles qui expliquent comment résoudre un problème ou un autre. Les migrants de la planète numérique ont pour point commun de vouloir librement utiliser ses potentiels. Les raisons sont multiples, bénéficier de l’autonomie offerte par la Toile pour se désenclaver des territoires historiques, pour se libérer de certaines contraintes sociales, économique et culturelles. L’internaute avec le self employment (ou auto-entrepreneur) devient un adepte de l’économie libérale, de la transaction ou de la relation choisie et non plus imposée. Si de multiples individus y ont trouvé de quoi améliorer leur train de vie, d’autres y trouve des réponses utiles à de multiples préoccupations sociales, professionnelles, philosophiques culturelles ou sentimentales. Internet est peut être un monde qui doit se policer mais cela reste un lieu où on se sent libre de naviguer et de découvrir à son aise des êtres distants mais passionnants que peut être on ne rencontrera jamais physiquement. Les frontières confessionnelles, économiques, sociales s’effacent au bénéfice d’une curiosité qui relient indifféremment riches et pauvres, lettrés et ignares. Sur cette planète, c’est la prise d’initiative qui fait le succès. C’est l’audace dans les idées et les services qui apportent des récompenses monétaires ou pas. L’expansion n’y est pas dictée par des apparatchiks, la hauteur des émoluments par la durée du travail, l’âge de la retraite par des syndicats, les choses à savoir ou pas par des entreprises privées. Le sentiment d’appartenir à une communauté plus qu’à une classe sociale constitue une vision renouvelée de son engagement social mais aussi l’occasion de faire des économies ou de trouver des revenus complémentaires et des rencontres sociales et solidaires d’un nouveau type. Voilà pour les généralités.

Mais s’est aussi un monde où la plupart des internautes trouve une économie coopérative capable de s’affranchir des excès du capitalisme livrant les hommes et leurs familles aux lois du marché et celles des mêmes livrés à l’arbitraire du dirigisme collectiviste. L’horreur dans tous les cas. Les publications sur l’économie de la connaissance circulent un peu partout dans le monde. Toutes mettent à un moment ou à une autre le fait que les activités intéressant de près ou de loin les échanges de connaissances dépendent de la participation volontaire des internautes en général. Les résidents de Netbrain, la planète des savoirs partagés, sont des coopérateurs par essence. Cette économie de la connaissance en devenir, encourage aux coopérations altruistes et aux solidarités choisies et non contraintes. Elle est démocratique en cela qu’elle irrigue de ses savoirs, de ses services et de ses capacités toutes les couches de la société mondiale sans exceptions. Elle est un instrument de régulation des sociétés modernes. Car les modèles coopératifs sont une réponse historique à des marchés à faible intensité économique. C’est la solution des « pauvres », celle de la faible intensité capitalistique, c’est sans doute la raison pour laquelle la « coop » n’a pas trop la côte. Ça fait ringard. Ça renvoie à un passé d’ouvriérisme militant plus qu’à une idée brillante d’organisation de l’offre et de la demande capable de faire vivre de micros marchés. C’est un monde du lien social et économique éco-efficient. C’est dire l’importance à accorder à la culture du don et du lien dans les organisations. Une posture qui non seulement favorisera les échanges d’expériences et de savoirs mais en plus contribuera à renforcer les liens qui unissent toutes communautés ; le sens d’un objectif commun et une confiance réciproque dans le groupe. Aussi, craindre la libéralisation des échanges des savoirs et des idées comme cela a été le cas pour les échanges marchandises, c’est se condamner à la mort économique. Non, la seule façon de continuer notre développement tient à notre capacité collective à nous glisser dans de nouveaux modèles sociaux économiques, en inventant de nouveaux scénarios, de nouveaux modèles économiques, de nouveaux projets, tout en tenant compte de leurs inconvénients, de leurs dangers spécifiques. Sur la Toile on peut voir le libéralisme, c’est à dire les « forces des marchés » autrement que par l’idéologie. On peut les utiliser. Cela donne lieu à des idées originales comme celle de ce cinéaste canadien Gregory Colbert, auteur d’un salon nomade «Ashes and snow» (Cendres et neige). Une œuvre magnifique d’un photographe inspiré[1]. Il a créé une fondation pour prélever un modeste droit d’auteur sur toute publicité mettant en scène des animaux sur le web. Ce prélèvement de 1 % servira à financer les projets de conservation des animaux dans le monde. Un label Animal Copyright distinguera les produits respectant le droit d’auteur, ce qui devrait inciter les consommateurs à les préférer à d’autres[2]. Pour sa part Google offre aux sites aux thématiques les plus visités la possibilité de toucher quelques revenus de sa régie de liens publicitaire « Google « Adsense » ». Les sommes en jeu sont de petites rivières qui peuvent devenir importantes. Mises au service des populations des pays pauvres, ces sommes peuvent atteindre des montants considérables. Nous pourrions proposer à quelques sites privés ou publics que les revenus recueillis par un système comparables soient affectés aux ONG reconnues qui participent à réduire la facture numérique dans le monde. C’est une invitation à modifier notre posture vis à vis de la libéralisation de l’économie des biens numériques. Voyez le lancement de fondation toute récente de Google. Elle disposait en 2007 d’un premier budget de 90 millions de dollars. Elle compte soutenir des organisations qui pratiquent la solidarité citoyenne par exemple en favorisant leur montée dans les moteurs de recherches pour les faire mieux connaître. Selon les fondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, “Nous espérons qu’un jour cette entité éclipsera Google lui-même en terme d’impact global, en apportant des ressources significatives et des réponses innovantes aux problèmes cruciaux auxquels le monde doit faire face“. Cette fondation compte se focaliser sur la pauvreté dans le monde. Google compte également investir 175 millions de dollars dans des structures “socialement progressistes” a déclaré Sheryl Sandberg, vice présidente de Google. Pour Google, une façon de contrecarrer la pauvreté consiste à offrir de la culture et des connaissances. A ce titre, la fondation s’intéresse à la constitution des bibliothèques virtuelles multimédias dans la monde. L’utilisation des immenses capacités de ses datacenters associée à ses moteurs de traitement de pages en font un acteur essentiel des applications collectives du libre échange des savoirs. Il ya avait deux façons de réagir à cette idée. La première consistait à hurler au « pillage ». La seconde de négocier un partenariat et un « droit de péage » susceptible d’avoir des retombées pour les auteurs et la production immatérielle française. Devinez laquelle a été choisit ?

Denis Ettighoffer

[1] http://www.ashesandsnow.org/en/exhibition/
[2] The Economist, 11/3/2006

 

*Denis Ettighoffer est consultant en organisation et management , il est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle.
Son dernier ouvrage "NetBrain Planète Numérique, les batailles des Nations savantes" (Dunod-2008) vient de recevoir le prix du livre de l'économie numérique (voir notre interview autour du livre : Partie I, Partie II).

Il est par ailleurs l'auteur d'autres ouvrages, parmi lesquels :

- L'Entreprise Virtuelle,
- Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

25.07.2008

La folie douce des foules numériques intelligentes

b3e714ea2cd2acb758bf5d2701737f35.jpgCertains auteurs et chercheurs n’hésitent pas à parler de « foules intelligentes » en désignant ces mouvements qui se cristallisent sur le Web pour les raisons les plus diverses. Le livre « La sagesse des foules » rencontre un grand succès en Amérique. L’auteur, James Surowiecki [1], lorsqu’il parle de l’émission américaine « Qui veut gagner des millions » (aujourd’hui programmée en France), observe que les réponses proposées par l’allié appelé au téléphone sont exactes à 65% contre 91% lorsqu’elles sont données par la salle. Il démontre que plusieurs personnes coopérant ensemble offrent un meilleur taux de probabilités de connaître la bonne réponse face à une personne qui ne peut, à elle seule, couvrir de très nombreux domaines d’expertises : il ya réassurance. Pour l’auteur de la « Sagesse des foules », la meilleure façon d’aborder les problèmes consiste à utiliser les « téléconsommateurs internautes pour évaluer les concepts et les idées de nouveaux produits ». Demander l’avis des gens a toujours été une bonne chose. Là où Surowiecki dérape – de mon point de vue- c’est lorsqu’il soutient que dans certaines circonstances les groupes sont plus intelligents et souvent plus pertinents que les meilleurs experts. Pour soutenir ces propositions, Surowiecki défend l’idée que même si les membres de la foule ne connaissent pas tous les faits, même s’ils choisissent individuellement d’agir irrationnellement, la " sagesse des Foules" marchera. Elle marchera pour répondre au problème en donnant une grande diversité d'avis tout en préservant l’indépendance de chaque membre du groupe. Pour Surowiecki, les erreurs les plus fréquentes s'équilibrent en incluant tous les avis. Le questionnement collectif garantit que les résultats seront plus ouverts et pertinents que si un simple expert avait été responsable de la question. Dieu merci, au moment où je commençais à m’inquiéter d’une thèse aussi périlleuse, un critique note que Surowiecki se contente d’utiliser et de démontrer de façon masquée mais avec une grande érudition les applications de la théorie des probabilités (des jeux) à l'économie comportementale avec des exemples tirés de notre vie de tous les jours. Désigner comme « sagesse » ce qui n’est jamais qu’une devinette faisant appel aux théories de jeux, à savoir qu’il y a plus de probabilités dans un groupe pour qu’il y ait quelques personnes qui connaissent la réponse, c’est quand même fort de café ! Ces thèses recoupent celles défendues par les tenants de « l’intelligence des insectes »[2]. L’abus de langage est manifeste.

Intelligence collective. Ce raccourci sémantique donne une intelligence collective aux plantes ou aux fourmis selon qu’elles distribuent leurs informations de proche en proche, les unes pour équilibrer leurs échanges oxygène/carbone et les autres pour échanger des informations sur des sources de nourriture. Cela me paraît un tantinet abusif. L’intelligence collective en biologie, en entomologie ou en robotique ne se réduit pas à des perceptions échangées engendrant des réactions adaptatives aux évolutions du milieu : Il faut du sens. A l’avenir, ces capacités seront aussi observées pour des applications des nanotechnologies. A savoir l’auto configuration d’objets capables, à partir de nanoparticules possédant des capacités de communication et d’adhérence magnétique, de se transformer et de s’adapter à des situations différentes. Je n’en conclurai pas pour autant que mon fauteuil auto-configurable est intelligent ! Que des millions de nanotubes remplacent progressivement les matériaux du futur pour assembler de multiples matériaux, des blindages, des batteries, des tissus réagissant à la lumière ou à la température, y compris pour fabriquer de la fibre musculaire, n’en fait pas un produit intelligent. Il faut du sens !

Intelligence collective : Attention à la confusion avec le mimétisme ! Lorsque des chercheurs étudient, comme JL Deneubourg [3], les phénomènes de coopération entre insectes ils constatent des phénomènes d'auto-organisation semblables à des structures dissipatives déjà détectées dans certains systèmes physiques ou chimiques afin de réduire autant que possible leurs dépenses énergétiques. Ces comportements ont tous pour dénominateur commun d'être de nature mimétique, c'est à dire qui imite, tels les oiseaux qui s'envolent à la suite les uns des autres, le bâillement qui se propage dans une réunion. Ici, le système collectif fonctionne par contamination ou recrutement mimétique de l'individu. Un précurseur qui trouve - par hasard - de la nourriture montrera le chemin à ses congénères qui l’imiteront. Ce fonctionnement social intéresse les scientifiques car ils y voient une sorte de résolution collective des problèmes. Pourtant, les moutons de Panurge pourraient aussi illustrer notre propension à nous livrer collectivement à des activités mimétiques stupides. Nous ne devons pas le confondre avec l'intelligence coopérative qui incarne la plus ancienne organisation sociale qui soit lorsque les individus se mobilisent pour collaborer, conscients que le bénéfice collectif est supérieur à ce qui aurait été obtenu si chacun était resté dans son coin. C'est ce qu'on appelle une économie à somme positive. Une autre raison doit nous rendre prudent relativement à la thèse de l’intelligence collective. Quand on passe à des niveaux interrégionaux, nationaux et au-delà, la masse de participants anonymes est vite importante et trop complexe pour maintenir des standards d’échanges élevés, de bonne qualité. Plus l’irrationnel y prend de la force, plus la motivation contestataire s’affirme, plus ces foules anonymes sont capables du meilleur comme du pire. Pour ma part, les foules numériques me font plutôt penser à ces grands bancs de poissons argentés que l’on voit fluctuer dans l’océan au gré de mouvements erratiques destinés à tromper un prédateur. Les blogs qui utilisent le « mal être » des banlieues délaissées pour lancer des charges haineuses, d’incitation à tout casser, à tout brûler dans Paris et ailleurs, nous semblent à mille lieux d’une démonstration d’un collectif intelligent. Un catalyseur particulier peut à tout moment cristalliser l’émotion de milliers d’internautes sur un sujet spécifique, pour un objectif altruiste comme lors du tsunami … ou pas. Sur ce plan, la Toile est un vecteur redoutable[4]. Les foules numériques fonctionnent parce que les membres de ces communautés se retrouvent dans des réseaux d’affinités à très forte intensité de valeurs et d’émotions partagées. Et parfois ça dérape ! (trivialement on dirait « qu’ils se montent le bourrichon »). Aussi parler d’intelligence collective des foules numériques est un raccourci discutable. Non décidément, les foules ne sont pas très intelligentes. La surenchère dans la révolte, les défis entre petits chefs, les frustrations de la vie ne sont pas moins fortes lorsque l’on se met devant un écran, bien au contraire. Dans la planète des internautes on y massacre moins à la tronçonneuse mais le verbe y reste une arme redoutable pour entraîner des foules - qui ne sont pas que numériques - à des extrémités condamnables. Le monde numérique est parcouru d’un grand nombre de variables aléatoires qui se distribue de façon chaotique. La « pandémie » des rumeurs et des informations, la contamination des idées sont soumises à des variables difficiles à cerner. Une information ne sera pas relayée parce qu’elle n’aura pas su « parler » à son destinataire alors qu’une rumeur non fondée circulera de façon foudroyante parce qu’elle rencontre un écho particulier qui fera que, toutes affaires cessantes, les internautes la relaieront en la surchargeant éventuellement d’une « émotion » supplémentaire. L’affaire des dessins de Mahomet » et ses débordements émotifs destructeurs l’ont largement démontré. La Planète numérique n’est donc pas un espace apaisé, sans danger, sans problème. Elle incarne, à sa façon, l’inconscient collectif, les meilleures et les pires des idées ou des pulsions qui traversent nos têtes. La Toile supporte et favorise le partage et les échanges, mais ce qu’on y échange n’est pas toujours de nature à contribuer à l’apaisement de nos sociétés. Machiavel eut un jour une intuition que je crois universelle et qu’il résuma de la façon suivante ; « Notre société a encore du mal a accepter qu’elle est menée plus souvent par ses pulsions, tiraillée par ses émotions et manipulée par qui sait créer les émotions les plus en phases avec nos inconscients. » A bon entendeur…

Denis Ettighoffer
« Netbrain, les batailles des Nations Savantes »
 
 Présentation du livre et les vidéos Entretiens autour du livre "Netbrain, les batailles de Nations Savantes"

 
[1] « The Wisdom of Crowds – Why the many are smarter than the few » (Doubledays Books 2005) de SUROWIECKI, journaliste au New-Yorkais, où il écrit la colonne populaire d'affaires, “la Page Financière.” Son travail a apparu dans un grand choix de publications, y compris "New-York Times", le "Wall Street Journal", Artforum, de Câble et l'Ardoise. Il vit à Brooklyn, New York.
[2] INTELLIGENCE.1° Faculté de connaître, de comprendre.2° (Sens strict). L'ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle... 3° Didact. Aptitude d'un être vivant à s'adapter à des situations nouvelles... 4° Cour. Qualité de l'esprit qui comprend et s'adapte facilement... II. (Intelligence de). Acte ou capacité de comprendre telle ou telle chose... III. Le fait de s'entendre mutuellement... (Petit Robert).
[3] Chercheur et enseignant à l'Université libre de Bruxelles en Belgique (voir Pour la Sciences n° 198 d'avril 1994)
[4] Voir « Alice au pays d’Internet » -JC Hertz- Paris 96 Editeur Austral

27.02.2008

Netbrain- Planéte Numérique - Les Batailles des Nations Savantes

3b097b181b164f07bcb1955780768e82.jpgLe livre NetBrain les batailles des nations savantes (Dunod -février 2008) de Denis Ettighoffer est sorti, Denis nous avait accordé précédemment en avant première (ici et une longue interview vidéo pour les Entretiens du Futur.

 

 


Vidéo 1 : http://vpod.tv/dfailly/201544

Vidéo 2 : http://vpod.tv/dfailly/188308

Vdéo 3 : http://vpod.tv/dfailly/193937

Vidéo 4 : http://vpod.tv/dfailly/194075

Vidéo 5 : http://vpod.tv/dfailly/197396

Vous pouvez consulter en ligne les "e-traits Dunod" du livre (table des matières, chapitres témoins, interviews...) en cliquant sur le lien suivant :

http://dunod.ebrochure.fr/netbrain/netbook_dunod.php

 

"Quinze ans après L’Entreprise Virtuelle, et sept autres livres dont beaucoup ont été primés et qui furent tous salués par la critique, Denis Ettighoffer propose sous le titre en forme de néologisme, Netbrain, une vision de l’entreprise et de nos sociétés telles qu’elle se transforment en profondeur et à toute allure sous l’effet de réseaux savants dont il dresse un portrait aussi étonnant et exhaustif que convaincant. À partir du constat de l’impact des savoirs transformateurs sur l’efficacité des écosystèmes, il observe comment s’opère l’émergence d’une société globaliste se soumettant aux effets du Low cost pour mieux s’adapter au cycle éco-efficient des années à venir. Pour lui, le réseau des réseaux, c’est-à-dire la Toile, Internet créent à l’échelle planétaire les conditions d’une économie coopérative, fondée sur un partage des connaissances et seule en mesure de répondre aux besoins et aux attentes d’efficacité par rapport aux normes de la consommation mondiale. Netbrain décrit l’émergence d’un continent virtuel aux propriétés étonnantes, capables de résoudre une bonne part des problèmes qui nous sont posés par le développement durable. L’auteur expose aussi les conséquences de l’explosion des biens numériques et pose le problème de la répartition à opérer entre les savoirs communs à l’humanité et ce qui relève du secteur privé marchand. Ce secteur vit de plus en plus de l’économie immatérielle, de ses apports d’idées et d’innovations. Dans Netbrain, Les Batailles des Nations Savantes, en dressant un tableau ambitieux des évolutions du monde numérique et des batailles engagées pour s’emparer des pans les plus vastes des connaissances, Denis Ettighoffer rappelle combien ces conflits ne seront pas moins âpres que les guerres de conquête des siècles passés. Même si le livre reste optimiste, en posant la question de savoir si la France est bien armée pour ses nouvelles compétitivités et ces batailles de l’innovation, l’auteur nous plonge dans un indéniable embarras. Pourquoi ? Parce qu’il aborde sans concession des sujets dont la plupart d’entre-nous n’avaient jamais entendu parler! Cette somme de découvertes fait du dernier livre de Denis Ettighoffer, comme le fut l’Entreprise Virtuelle en son temps, un ouvrage incontournable des évolutions probables de l’économie des savoirs dans toutes nos sociétés."
 
Bio : Consultant en organisation et management , Denis Ettighoffer est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle. Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrage parmi lesquels :
- L'Entreprise Virtuelle,
- Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur

 

 


 

13.05.2007

II - NetBrain Les batailles des nations savantes

Comme promis voici donc la seconde et dernière partie de l'interview de Denis Ettighoffer consacrée
à son prochain ouvrage:
 
 
NetBrain, Les batailles des nations savantes
 
 retrouvez les précédentes vidéos de l'interview ici
 
VIDEO 3 (durée 8min36s) NETBRAIN - MARCHANDISATION DES SAVOIRS, BIENS COMMUNS, EXPORTATION DES IDEES

VIDEO 4 (durée 7min58s) NETBRAIN - ECONOMIE DES IDEES, MAITRISE DES RESEAUX

VIDEO 5 (durée 8min34s) NETBRAIN - AVENIR DU DEVELOPPEMENT - FIN DES ETATS NATION - DEFISCALISATION
 

04.05.2007

I - NetBrain Les batailles des nations savantes

En exclusivité Denis Ettighoffer nous a accordé une grande interview pour nous parler de son prochain ouvrage "NetBrain, la bataille des nations savantes" et de sa réflexion comme fin connaisseur de l'impact des technologies sur les organisations et l'économie. 
Découvrez ci-dessous les vidéos et le pitch du livre

NB : Pour optimiser et bénéficier de la richesse du propos dans les meilleures conditions (format court des blogs)  l'ensemble de l'interview sera diffusé progressivement en plusieurs courtes vidéos. 
 
VIDEO 1 (durée 6min27s) NET BRAIN PLANETE NUMERIQUE - INTRODUCTION

 


 
VIDEO 2 (durée 7min58s)NET BRAIN - LA VALEUR ET SA MESURE EN ECONOMIE IMMATERIELLE

 

"Quinze ans après L’Entreprise Virtuelle, et sept autres livres dont beaucoup ont été primés et qui furent tous salués par la critique, Denis Ettighoffer propose sous le titre en forme de néologisme, Netbrain, une vision de l’entreprise et de nos sociétés telles qu’elle se transforment en profondeur et à toute allure sous l’effet de réseaux savants dont il dresse un portrait aussi étonnant et exhaustif que convaincant. À partir du constat de l’impact des savoirs transformateurs sur l’efficacité des écosystèmes, il observe comment s’opère l’émergence d’une société globaliste se soumettant aux effets du Low cost pour mieux s’adapter au cycle éco-efficient des années à venir. Pour lui, le réseau des réseaux, c’est-à-dire la Toile, Internet créent à l’échelle planétaire les conditions d’une économie coopérative, fondée sur un partage des connaissances et seule en mesure de répondre aux besoins et aux attentes d’efficacité par rapport aux normes de la consommation mondiale. Netbrain décrit l’émergence d’un continent virtuel aux propriétés étonnantes, capables de résoudre une bonne part des problèmes qui nous sont posés par le développement durable. L’auteur expose aussi les conséquences de l’explosion des biens numériques et pose le problème de la répartition à opérer entre les savoirs communs à l’humanité et ce qui relève du secteur privé marchand. Ce secteur vit de plus en plus de l’économie immatérielle, de ses apports d’idées et d’innovations. Dans Netbrain, Les Batailles des Nations Savantes, en dressant un tableau ambitieux des évolutions du monde numérique et des batailles engagées pour s’emparer des pans les plus vastes des connaissances, Denis Ettighoffer rappelle combien ces conflits ne seront pas moins âpres que les guerres de conquête des siècles passés. Même si le livre reste optimiste, en posant la question de savoir si la France est bien armée pour ses nouvelles compétitivités et ces batailles de l’innovation, l’auteur nous plonge dans un indéniable embarras. Pourquoi ? Parce qu’il aborde sans concession des sujets dont la plupart d’entre-nous n’avaient jamais entendu parler! Cette somme de découvertes fait du dernier livre de Denis Ettighoffer, comme le fut l’Entreprise Virtuelle en son temps, un ouvrage incontournable des évolutions probables de l’économie des savoirs dans toutes nos sociétés."
 
Bio : Consultant en organisation et management , Denis Ettighoffer est spécialiste de l'impact des TIC sur les organisations, il a fondé en 1992 Eurotechnopolis Institut, société qui étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l'innovation organisationnelle. Il est par ailleurs l'auteur d'un dizaine d'ouvrage parmi lesquels :
- L'Entreprise Virtuelle,
- Du mal travailler au mal vivre,
- Mét@-Organisations,
- eBusinessGeneration,
- Le Syndrome de Chronos,
- Le Travail au XXIe siècle
- Le Bureau du Futur