29.04.2010

Comment manager l'intelligence collective dans une organisation hiérarchique.

Une présentation claire et concise de mon ami Olivier Zara, auteur entre autre, de Management de l'Intelligence collective


 

Consultez l'article source "Entreprise 2.0 Next Generation" d'Olivier Zara

06.03.2010

Vers le Symbio-net

Une intervention de Joël de Rosnay au cours d'une conférence Ted

 

Vous pouvez retrouver certains aspects abordés, dans l'interview que m'avait accordé Joël il y a 2ans et demi, à l'occasion de la sortie de son livre
2020 Les Scénarios du Futur

Video 1/2

Video 2/2

28.05.2009

INTERVIEWS DENIS FAILLY

J'ai récapitulé à travers le document ci dessous, prés de 80 interviews que j'ai réalisé depuis 2006.

 

Le document est disponible aussi en pdf téléchargeable à l'adresse :
http://denisfailly.blogspirit.com/files/ReceuilIn...

Les interviews renvoient sur les liens correspondants qui sont classés en 12 thèmes :

  • Complexité,
  • Internet et TIC,
  • Innovation,
  • Intelligence Collective,
  • Intelligence Economique,
  • Développement humain / durable,
  • Knowledge Management,
  • Marketing  et Communication,
  • Prospective,
  • Sciences,
  • Sociologie.

et accessibles selon deux entrées :

  • Une entrée par nom d'auteur ou d'expert (tableau alphabétique cliquable) renvoyant directement sur l'interview
  • Une entrée par thématique, mentionnant surtout les références d'ouvrages et les liens cliquables vers les interviews.
  • lorsque l'interview est l'objet d'une vidéo elle est mentionnée par un pictogramme correspondant.

 

 

03.10.2008

La mutation inachevée de la sphère publique

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Une contribution de Pierre Levy*

Mon propos est ici d'analyser la mutation contemporaine de la sphère publique sous l'effet de l'extention du cyberespace et d'envisager les nouvelles possibilités de développement que cette mutation ouvre à la démocratie, et tout particulièrement à la délibération collective. Quelques données quantitatives pour commencer. Dans la plupart des pays industrialisés, près de 80% de la population est connectée à Internet à la maison, et il en est de même pour les classes moyennes urbaines de la plupart des pays en développement. Les pays où le taux d'augmentation des connections sont les plus élevés sont le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine. Au printemps 2008, le nombre d'utilisateurs d'Internet en Chine a dépassé le nombre d'utilisateurs américains et tend rapidement vers 300 millions de personnes. Même si les jeunes gens sont évidemment à l'avant garde de la connexion, le fossé entre les âges tend à se combler et les différences entre sexes sont devenues négligeables. Parmi les personnes connectées, près de 50 % ont ou auront bientôt accès à l'internet à haute vitesse et les prochaines années verront cette proportion augmenter encore. La première génération née avec l'Internet large bande à la maison arrivera bientôt à l'âge adulte. Finalement, les accès mobiles et sans fil à l'Internet se répandent rapidement, en attendant l'informatique ubiquitaire qui verra les accès au cyberespace entièrement intégrés aux gadgets portables, aux environnements urbains et aux infrastructures de transport. Dans cette nouvelle phase du développement de l'informatique, les interfaces de communication, tout comme les capteurs et les organes de contrôle électroniques des machines et des objets seront interconnectés sans fil en temps réel.

Sur un plan plus qualitatif, de nouveaux types d'applications et d'usages, que l'on conviendra de désigner par le terme de computation sociale (le fameux "Web 2.0", des spécialistes du marketing) se répandent. La computation sociale construit et partage de manière collaborative des mémoires numériques collectives à l'échelle mondiale, qu'il s'agisse de photos (Flickr), de video (YouTube, DailyMotion), de musique (Bittorrent), de pointeurs web (Delicious, Furl, Diigo) ou bien de connaissances encyclopédiques (Wikipedia, Freebase). Dans tous ces cas, les distinctions de statut entre producteurs, consommateurs, critiques, éditeurs et gestionnaires de médiathèque s'effacent au profit d'un continuum d'interventions possibles où chacun peut jouer le rôle qu'il désire. L'utilisateur peut "taguer" (catégoriser à l'aide de mot-clés) et donc classer et retrouver à sa manière les documents numériques de la plupart de ces mémoires mondiales. A l'ère de la computation sociale, les contenus sont créés et organisés par les utilisateurs eux-mêmes. Une quantité innombrable de carnets personnels - les blogs – affichent sans complexes les idées, opinions, photos et vidéos de leurs auteurs dans la nouvelle sphère publique mondiale. Et les arpenteurs de la blogosphère entrelacent ces messages multimédia dans un réseau inextricable de liens, de tags et de fils de discussion que des moteurs de recherche comme Technorati permettent de parcourir. Des entreprises de journalisme citoyen (Ohmynews en Corée, Agoravox en France) donnent la parole à Monsieur et Madame tout le monde en leur offrant les moyens de fabriquer et de commenter les nouvelles du jour. De plus en plus de médias "classiques" comme CNN, offrent cette option à leurs utilisateurs. Dans le climat intellectuel de la computation sociale, l'évaluation, la critique, la catégorisation ne sont plus réservés aux médiateurs culturels traditionnels (clergé, enseignants, journalistes, éditeurs) mais reviennent
entre les mains des foules. Ce sont les utilisateurs de Digg qui font monter ou descendre les informations postées sur le site au premier ou au dernier rang. Ce sont les utilisateurs de Delicious, de Flikr ou de YouTube qui décident d'annoter un lien, une photo ou une vidéo avec tel ou tel tag. Ce sont les lecteurs qui catégorisent et critiquent les livres sur Amazon ou sur Librarything. Omniprésents dans le milieu de la computation sociale, les réseaux sociaux, que l'on appelait "communautés virtuelles" il y a quelques années, connaissent un développement foudroyant. Dans Facebook, MySpace, Linkedin, Xing, Pulse, ou dans les milliers de communautés créées au moyen de logiciels libres de médias sociaux - comme NING, des individus se construisent des réseaux de contacts, d'amis et de relations, participent à des clubs, mettent en place des groupes de travail, s'échangent des messages, partagent leurs passions, bavardent, négocient collectivement leurs réputations, gèrent des connaissances, font des rencontres amoureuses ou professionnelles, développent des opérations de marketing et se livrent à toutes sortes de jeux collectifs. Avec des applications comme Twitter (micro-blog en continu), le lien social par le cyberespace devient quasi permanent : les personnes du même réseau partagent au jour le jour, ou même sur une base horaire, leurs activités quotidiennes. Les réseaux sociaux en ligne deviennent de plus en plus "tactiles" au sens où il est désormais possible de sentir continuellement le pouls d'un ensemble de relations. Skype permet la visiophonie gratuite à l'échelle mondiale. Rester en contact n'est plus une métaphore. Les individus impliqués dans les activités collaboratives et interactives du Web 2.0 participent généralement à plusieurs communautés, naviguent entre plusieurs blogs, entretiennent plusieurs adresses électroniques pour différents usages et sont en quelque sorte les noeuds principaux, les échangeurs, les commutateurs de la computation sociale, collectant, filtrant, redistribuant, faisant circuler l'information, l'influence, l'opinion, l'attention et la réputation d'un dispositif à l'autre.

Le tableau de la nouvelle sphère publique dans le cyberespace ne serait pas complet si je n'évoquais les nuages ("cloud computing") où se déroulent techniquement les processus de computation sociale. En effet, la mémoire et le traitement des données par Google, Yahoo, Facebook, Delicious ou YouTube, n'ont plus lieu principalement dans nos ordinateurs mais dans d'immenses centres d'enregistrement et de calcul des informations numériques où sont interconnectés des milliers de machines et qui sont distribués un peu partout sur la planète : les nuages informatiques. Nos données (courriers, contacts, marque-pages, photos, textes, etc.) et les applications qui permettent de les manipuler sont "quelque part" dans le réseau et donc, d'une certaine manière, partout.

Certes, toutes les régions du monde ne participent pas à la computation sociale avec autant d'intensité. Une étude européenne de 2008 indique que les asiatiques mènent le mouvement avec plus de 50% des internautes impliqués dans au moins une activité de computation sociale. Les Etats-Unis suivent avec 30% des utilisateurs tandis que les européens n'en comptent que 20%. Mais c'est évidemment la tendance générale qu'il importe de saisir.

Cette nouvelle sphère publique digitale n'est plus découpée par des territoires géographiques (ses découpages pertinents correspondent plutôt aux langues, aux cultures et aux centres d'intérêts) mais directement mondiale. Les valeurs et les modes d'action portées par la nouvelle sphère publique sont l'ouverture, les relations de pair à pair et la collaboration. Alors que les médias de masse, depuis l'imprimerie jusqu'à la télévision, fonctionnaient d'un centre émetteur vers une multiplicité réceptrice à la périphérie, les nouveaux médias interactifs fonctionnent de tous vers tous dans un espace a-centré. Au lieu d'être encadrée par des médias (journaux, revues, émissions de radios ou de télévision) la nouvelle communication publique est polarisée par des personnes qui fournissent à la fois les contenus, la critique, le filtrage et s'organisent elles-mêmes en réseaux d'échange et de collaboration.

Un des aspects les plus troublants de la nouvelle situation de communication dans le cyberespace est le brouillage de la distinction public / privé ou même carrément l'érosion de la sphère privée. Tout courrier électronique peut se retrouver exposé dans un forum. Pour peu qu'ils aient été filmés, le moindre faux pas d'un politicien, d'une vedette ou d'une compagnie risque de se voir exhibé sur YouTube. La publicité (marque de l'espace public s'il en est) s'affiche dans les courriers, les blogs et les réseaux sociaux. Le moindre mouvement d'attention dans le cyberespace, qu'il s'agisse d'une recherche sur Google ou d'une exploration de Facebook est enregistré d'une manière ou d'une autre et peut servir à mieux cibler la publicité qui s'affiche à l'écran... Même pour l'utilisateur moyen, la quantité des informations accessibles, tout comme la transparence des personnes, des institutions et des phénomènes sociaux s'accroît de manière vertigineuse. L'augmentation de la transparence et la multiplication des contacts entraîne avec elle une nouvelle vitesse de la circulation des idées et des comportements.

Concernant les effets sur la démocratie, cette transformation de la sphère publique me semble affecter positivement les quatre domaines étroitement interdépendants que sont les capacités d'acquisition d'information, d'expression, d'association et de délibération des citoyens. En somme, la computation sociale augmente les possibilités d'intelligence collective, et donc la puissance, du "peuple". Un autre effet remarquable de cette mutation de la sphère publique est la pression qu'elle exerce sur les administrations étatiques et les gouvernements vers plus de transparence, d'ouverture et de dialogue. Enfin, du fait du caractère mondial de la nouvelle sphère publique, les mouvements d'opinion et d'action citoyenne traversent de plus en plus les frontières et entrent en phase avec le caractère lui-même planétaire des problèmes écologiques, économiques et politiques.

La cyberdémocratie va-t-elle s'arrêter là ? Je ne le crois pas, puisque la computation sociale que nous pouvons observer en 2009 n'est qu'un moment, un instanané découpé dans un mouvement de longue durée qui n'est certainement pas achevé. Le caractère de fond de la cyberculture peut être ramenée à trois tendances en résonnance mutuelle : l'interconnexion, la création de communauté et l'intelligence collective. L'interconnexion est un phénomène très général : elle tisse des liens entre territoires, entre ordinateurs, entre médias, entre documents, entre données, entre catégories, entre personnes, entre groupes et institutions. Elle franchit les distances et les fuseaux horaires. Elle traverse les frontères géographiques et institutionnelles. Elle crée des courts-circuits entre les niveaux hiérarchiques et les cultures. La création de communauté est aussi ancienne que les bulletin board systems (BBS), le Minitel ou l'Internet. Les systèmes de courrier et de forum électroniques, tout comme les "communautés virtuelles" existaient dans les années 70 du XX° siècle, bien avant le Web. Ces animaux sociaux que sont les humains exploitent toutes les possibilités de créer du lien, de communiquer, de fabriquer de la communauté : le cyberespace représente à cet égard le nec plus ultra technologique. Finalement, la propension à l'intelligence collective représente l'appétit pour l'augmentation des capacités cognitives des personnes et des groupes, qu'il s'agisse de la mémoire, de la perception, des possibilités de raisonnement, d'apprentissage ou de création. La croissance du cyberespace est à la fois la cause et l'effet du développement de ces trois tendances, le tout formant une sorte de moteur techno-culturel auto-organisé. Des premiers ordinateurs des années 1950 jusqu'à la computation sociale de la première décennie du XXI° siècle, les événements des soixante dernières années ne constituent probablement que l'étincelle initiale ou, si l'on veut, la préhistoirede la cyberculture mondiale et de sa sphère publique. C'est dire que la cyberdémocratie de l'avenir nous est encore difficilement pensable. Je vais cependant risquer une "vision", dont il est important de souligner le caractère purement spéculatif ou utopique (au sens noble du terme). Il s'agira donc moins de prédiction au sens ordinaire du terme que de la recherche d'un point d'appui intellectuel pour penser – et éventuellement orienter - le développement en cours.

Mon hypothèse est que les trois tendances que je viens d'évoquer se sont appuyées non seulement sur le développement de techniques matérielles de stockage, de transmission et de traitement des informations digitalisées mais également sur un étagement progressif de couches d'adressage de l'information.

La première couche, apparue dans les années 50 du XX° siècle, adresse les bits d'information dans la mémoire des ordinateurs. Il s'agit de la naissance de l'informatique proprement dite, avec ses systèmes d'exploitation, ses langages de programmation et l'augmentation des traitements logiques et arthmétique qu'elle a permise. Dans cette première phase, la puissance de calcul était essentiellement centralisée et restait au pouvoir des grandes compagnies et des gouvernements des pays riches. La seconde couche, celle de l'Internet, adresse les serveurs d'information dans les réseaux. La montée de l'Internet dans les années 1980, parallèle à celle des ordinateurs personnels, a permis à des réseaux d'individus et à des institutions de commencer à alimenter et explorer le cyberespace. Dans cette seconde phase, qui a vu le développement des premières communautés virtuelles, la puissance de calcul s'est décentralisée. Elle est passée entre les mains des individus, au moins dans le monde académique, parmi les professionnels et dans la jeunesse urbaine aisée. La troisième couche, celle du Web, adresse les pages des documents et permet du même coup d'identifier les hyperliens entre ces pages. Le résultat direct du système d'adressage des pages est l'émergence la nouvelle sphère publique mondiale hypertextuelle et multimédia à partir du milieu des années 90 du XX° siècle.

Cette phase s'est accompagnée d'une nouvelle centralisation de la communication numérique par les moteurs de recherche et les grandes entreprises qui contrôlent les "nuages" informatiques.

 

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La sphère publique numérique se trouve maintenant en proie à une une vive tension. D'un côté, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'ensemble de la mémoire et de la communication mondiale se trouve réuni au sein du même environnement technique interconnecté. Les documents numériques sont effectivement reliés les uns aux autres par des hyperliens ou virtuellement combinables grâce aux possibilités d'exploration offerts par les moteurs de recherche et les systèmes d'échange pair à pair. Des agents logiciels permettent de présenter, de filtrer et de traiter les informations de la mémoire mondiale selon les besoins des utilisateurs. Mais, d'un autre côté, la nouvelle sphère publique reste profondément fragmentée. La multiplicité des langues naturelle, l'irrégularité de leurs grammaires et de leurs lexiques résiste à la traduction et au calcul automatique du sens. Les nombreux systèmes de classification hérités de l'ère de l'imprimerie et les multitudes d'ontologies informatiques (réseaux formels de concepts permettant le raisonnement automatique) sont incompatibles entre eux. Les réseaux sociaux et les systèmes de catégorisation sociale sont la plupart du temps incapables d'échanger leurs données et leurs méta-données. Il me semble donc que la prochaine vague d'accroissement de l'interconnexion, de la liaison sociale et de l'intelligence collective prendra appui sur une quatrième couche universelle d'adressage, celle des concepts, grâce à laquelle le problème de l'interopérabilité sémantique pourra être résolu. Si nous ne disposons pas déjà d'un système universel d'adressage des concepts, c'est tout simplement parce que le problème de la coordination et de la synchronisation d'une mémoire mondiale multiculturelle en temps réel ne s'est jamais posé avant notre génération. Les recherches que je dirige à la Chaire de Recherche du Canada en Intelligence Collective de l'Université d'Ottawa oeuvrent dans cette direction d'un système de coordonnées de l'espace sémantique. On peut dresser un parallèle entre les univers physiques et sémantiques. Il faut se souvenir que le système de coordonnées géographique universel - les méridiens et les parallèles - n’a commencé à devenir effectif qu’aux 18° et 19° siècle. Par la suite, la mesure universelle du temps qui permet aujourd’hui de coordonner les vols de tous les avions de la planète (le système des fuseaux horaires) n’a été institué qu’au début du XX° siècle. Les systèmes de coordonnées spatio-temporels, à la fois universels (ce qui fait leur utilité) et culturels (ce sont des conventions symboliques, des outils construits en vue d’une fin) ont accompagné de manière très concrète les voyages, les échanges et l’unification (conflictuelle) planétaire des trois derniers siècles. Par analogie, on peut considérer que la fragmentation et l’opacité contemporaine du cyberespace tiennent à l’absence d’un système de coordonnées sémantique commun, par-delà la multiplicité des disciplines, des langues, des systèmes de classification et des univers de discours. Qu’un tel système de coordonnées balise l’espace sémantique (virtuellement infini), et aussitôt les processus d’intelligence collective – aussi transversaux, hétérogènes et divers soient-ils, pourraient commencer à s’observer - à se réfléchir - dans le miroir immanent du cyberespace. Par analogie avec les URLs (uniform resource locators) du Web, j'appelle les adresses de l'espace sémantique des USLs (Uniform Semantic Locators). On peut considérer les USLs comme des "agendas sémantiques" dont le système de notation (IEML pour Information Economy MetaLanguage) permet la synchronisation et la mise en relation automatique. Dans l'espace sémantique, les tags auraient deux faces. Sur une face, un USL noté en IEML garantirait le calcul automatique des relations sémantiques entre tags et jouerait le rôle de médium de correspondance entre langues naturelles. Sur l'autre face, des descripteurs en langues naturelles ou des icônes permettraient l'interaction d'utilisateurs humains avec le tag et déterminerait son sens. La croissance du dictionnaire multilingue IEML serait assurée par une communauté multiculturelle de volontaires avertis (sur le mode "wikipedia") et les utilisateurs resteraient évidemment libres de catégoriser les documents, objets, personnes, actes ou phénomènes complexes exactement comme ils l'entendent, sur le mode manuel ou automatique.
Au lieu d'être centralisés par des moteurs de recherche aux algorithmes secrets et uniformes -comme c'est le cas aujourd'hui - la mémoire mondiale pourrait alors être balisée et explorée par une société décentralisée et collaborative d'agents sémantiques dont chacun exprimerait le point de vue et les intérêts des personnes ou des réseaux qui les contrôlent.

Du point de vue de la démocratie, un des principaux effets de l'émergence de l'espace sémantique serait une nouvelle possibilité de commensurabilité et d'auto-référence pour les processus de computation et de cognition sociale. En d'autres termes, les réseaux, groupes et communautés de personnes seraient capables de réfléchir leur propre intelligence collective dans un espace ouvert à l'observation et à l'interprétation du point de vue de chacune des intelligences collectives. Bientôt, la majorité des communications et des transactions humaines se déroulera directement dans le cyberespace ou bien laissera une trace (sous forme de statistiques et de documents) dans la mémoire numérique mondiale. Il en résulte que les données fondamentales des sciences sociales seront directement accessibles à tous. Un des enjeux de l'institution de l'espace sémantique est l'ouverture de ces données - la mémoire humaine - à l'analyse, à la synthèse multimédia et l'interprétation de tous les points de vue possibles, tout ménageant des avenues de projection, de traduction et de transformation automatique entre les points de vue.

Dans ces conditions, la notion de délibération collective, si essentielle à la démocratie, prendrait un tout autre sens : elle deviendrait indissociable d'une pratique massivement distribué des sciences humaines et d'un dialogue herméneutique s'exerçant librement sur la mémoire mondiale.

Pierre Levy

NB : Une vidéo de l'intervention de Pierre Levy au World Knowledge Dialogue autour l'espace sémantique IEML est consultable à cette adresse :http://www.wkd08.org/webcast?clip=10


*Pierre Levy
est un philosophe qui a consacré sa vie professionnelle à la compréhension des implications culturelles et cognitives des technologies numériques, à promouvoir leur meilleurs usages sociaux et à étudier le phénomène de l’intelligence collective humaine. Il a publié sur ces sujets une douzaine de livres qui ont été traduits dans plus de douze langues et qui sont étudiées dans de nombreuses universités de par le monde. Il enseigne aujourd’hui au département de communication de l’Université d’Ottawa (Canada) où il est titulaire d’une Chaire de Recherche en Intelligence Collective. Pierre Lévy est membre de la société Royale du Canada et a reçu plusieurs prix et distinctions académiques.

Bibliographie

- Benkler Yochai, The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, Yale University Press, 2006
- Charlene Li, Josh Bernoff, Groundswell. Winning in a World Transformed by Social Technologies. Harvard Business Press, 2008
- Feigenbaum, F., and alii "The semantic Web in Action", Scientific American, dec 2007, p. 90-97.
- Lévy Pierre, L'espace sémantique, Hermes, Londres, 2010, à paraître

- Lévy Pierre, Cyberdémocratie (Essai de philosophie politique), Odile Jacob, Paris, 2002
- Lévy Pierre, Cyberculture, Odile Jacob, Paris, 1997
- Lévy Pierre, L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1994
- Lévy Pierre, Qu'est-ce que le virtuel ? La Découverte, Paris, 1995
- Lévy Pierre, World Philosophie (le marché, le cyberespace, la conscience) Odile Jacob, Paris, 2000
- Pascu Corina, An Empirical Analysis of the Creation, Use and Adoption of Social Computing Applications, European Commission, Joint Research Centre and Institute
for Prospective Technological Studies. 2008
- Shirky Clay, Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, Penguin, 2008
- Surowiecki, James, The wisdom of the Crowds, Random House, London, 2004

- Tapscott, D., Williams, A.D., Wikinomics, How Mass Collaboration Changes Everything. Portfolio, 2007

- Tovey, M. (Ed.), Collective Intelligence: Creating a Prosperous World at Peace, Oakton, VA: EIN Press, 2008

- Weinberger David, Everything Is Miscellaneous: The Power of the New Digital Disorder, Henri Holt and Cie, USA, 2007
- Wellman, Barry, Computer networks as social networks. Science, 293 (14 September), 2031-2034, 2001












 

 

 

 

 

25.07.2008

La folie douce des foules numériques intelligentes

b3e714ea2cd2acb758bf5d2701737f35.jpgCertains auteurs et chercheurs n’hésitent pas à parler de « foules intelligentes » en désignant ces mouvements qui se cristallisent sur le Web pour les raisons les plus diverses. Le livre « La sagesse des foules » rencontre un grand succès en Amérique. L’auteur, James Surowiecki [1], lorsqu’il parle de l’émission américaine « Qui veut gagner des millions » (aujourd’hui programmée en France), observe que les réponses proposées par l’allié appelé au téléphone sont exactes à 65% contre 91% lorsqu’elles sont données par la salle. Il démontre que plusieurs personnes coopérant ensemble offrent un meilleur taux de probabilités de connaître la bonne réponse face à une personne qui ne peut, à elle seule, couvrir de très nombreux domaines d’expertises : il ya réassurance. Pour l’auteur de la « Sagesse des foules », la meilleure façon d’aborder les problèmes consiste à utiliser les « téléconsommateurs internautes pour évaluer les concepts et les idées de nouveaux produits ». Demander l’avis des gens a toujours été une bonne chose. Là où Surowiecki dérape – de mon point de vue- c’est lorsqu’il soutient que dans certaines circonstances les groupes sont plus intelligents et souvent plus pertinents que les meilleurs experts. Pour soutenir ces propositions, Surowiecki défend l’idée que même si les membres de la foule ne connaissent pas tous les faits, même s’ils choisissent individuellement d’agir irrationnellement, la " sagesse des Foules" marchera. Elle marchera pour répondre au problème en donnant une grande diversité d'avis tout en préservant l’indépendance de chaque membre du groupe. Pour Surowiecki, les erreurs les plus fréquentes s'équilibrent en incluant tous les avis. Le questionnement collectif garantit que les résultats seront plus ouverts et pertinents que si un simple expert avait été responsable de la question. Dieu merci, au moment où je commençais à m’inquiéter d’une thèse aussi périlleuse, un critique note que Surowiecki se contente d’utiliser et de démontrer de façon masquée mais avec une grande érudition les applications de la théorie des probabilités (des jeux) à l'économie comportementale avec des exemples tirés de notre vie de tous les jours. Désigner comme « sagesse » ce qui n’est jamais qu’une devinette faisant appel aux théories de jeux, à savoir qu’il y a plus de probabilités dans un groupe pour qu’il y ait quelques personnes qui connaissent la réponse, c’est quand même fort de café ! Ces thèses recoupent celles défendues par les tenants de « l’intelligence des insectes »[2]. L’abus de langage est manifeste.

Intelligence collective. Ce raccourci sémantique donne une intelligence collective aux plantes ou aux fourmis selon qu’elles distribuent leurs informations de proche en proche, les unes pour équilibrer leurs échanges oxygène/carbone et les autres pour échanger des informations sur des sources de nourriture. Cela me paraît un tantinet abusif. L’intelligence collective en biologie, en entomologie ou en robotique ne se réduit pas à des perceptions échangées engendrant des réactions adaptatives aux évolutions du milieu : Il faut du sens. A l’avenir, ces capacités seront aussi observées pour des applications des nanotechnologies. A savoir l’auto configuration d’objets capables, à partir de nanoparticules possédant des capacités de communication et d’adhérence magnétique, de se transformer et de s’adapter à des situations différentes. Je n’en conclurai pas pour autant que mon fauteuil auto-configurable est intelligent ! Que des millions de nanotubes remplacent progressivement les matériaux du futur pour assembler de multiples matériaux, des blindages, des batteries, des tissus réagissant à la lumière ou à la température, y compris pour fabriquer de la fibre musculaire, n’en fait pas un produit intelligent. Il faut du sens !

Intelligence collective : Attention à la confusion avec le mimétisme ! Lorsque des chercheurs étudient, comme JL Deneubourg [3], les phénomènes de coopération entre insectes ils constatent des phénomènes d'auto-organisation semblables à des structures dissipatives déjà détectées dans certains systèmes physiques ou chimiques afin de réduire autant que possible leurs dépenses énergétiques. Ces comportements ont tous pour dénominateur commun d'être de nature mimétique, c'est à dire qui imite, tels les oiseaux qui s'envolent à la suite les uns des autres, le bâillement qui se propage dans une réunion. Ici, le système collectif fonctionne par contamination ou recrutement mimétique de l'individu. Un précurseur qui trouve - par hasard - de la nourriture montrera le chemin à ses congénères qui l’imiteront. Ce fonctionnement social intéresse les scientifiques car ils y voient une sorte de résolution collective des problèmes. Pourtant, les moutons de Panurge pourraient aussi illustrer notre propension à nous livrer collectivement à des activités mimétiques stupides. Nous ne devons pas le confondre avec l'intelligence coopérative qui incarne la plus ancienne organisation sociale qui soit lorsque les individus se mobilisent pour collaborer, conscients que le bénéfice collectif est supérieur à ce qui aurait été obtenu si chacun était resté dans son coin. C'est ce qu'on appelle une économie à somme positive. Une autre raison doit nous rendre prudent relativement à la thèse de l’intelligence collective. Quand on passe à des niveaux interrégionaux, nationaux et au-delà, la masse de participants anonymes est vite importante et trop complexe pour maintenir des standards d’échanges élevés, de bonne qualité. Plus l’irrationnel y prend de la force, plus la motivation contestataire s’affirme, plus ces foules anonymes sont capables du meilleur comme du pire. Pour ma part, les foules numériques me font plutôt penser à ces grands bancs de poissons argentés que l’on voit fluctuer dans l’océan au gré de mouvements erratiques destinés à tromper un prédateur. Les blogs qui utilisent le « mal être » des banlieues délaissées pour lancer des charges haineuses, d’incitation à tout casser, à tout brûler dans Paris et ailleurs, nous semblent à mille lieux d’une démonstration d’un collectif intelligent. Un catalyseur particulier peut à tout moment cristalliser l’émotion de milliers d’internautes sur un sujet spécifique, pour un objectif altruiste comme lors du tsunami … ou pas. Sur ce plan, la Toile est un vecteur redoutable[4]. Les foules numériques fonctionnent parce que les membres de ces communautés se retrouvent dans des réseaux d’affinités à très forte intensité de valeurs et d’émotions partagées. Et parfois ça dérape ! (trivialement on dirait « qu’ils se montent le bourrichon »). Aussi parler d’intelligence collective des foules numériques est un raccourci discutable. Non décidément, les foules ne sont pas très intelligentes. La surenchère dans la révolte, les défis entre petits chefs, les frustrations de la vie ne sont pas moins fortes lorsque l’on se met devant un écran, bien au contraire. Dans la planète des internautes on y massacre moins à la tronçonneuse mais le verbe y reste une arme redoutable pour entraîner des foules - qui ne sont pas que numériques - à des extrémités condamnables. Le monde numérique est parcouru d’un grand nombre de variables aléatoires qui se distribue de façon chaotique. La « pandémie » des rumeurs et des informations, la contamination des idées sont soumises à des variables difficiles à cerner. Une information ne sera pas relayée parce qu’elle n’aura pas su « parler » à son destinataire alors qu’une rumeur non fondée circulera de façon foudroyante parce qu’elle rencontre un écho particulier qui fera que, toutes affaires cessantes, les internautes la relaieront en la surchargeant éventuellement d’une « émotion » supplémentaire. L’affaire des dessins de Mahomet » et ses débordements émotifs destructeurs l’ont largement démontré. La Planète numérique n’est donc pas un espace apaisé, sans danger, sans problème. Elle incarne, à sa façon, l’inconscient collectif, les meilleures et les pires des idées ou des pulsions qui traversent nos têtes. La Toile supporte et favorise le partage et les échanges, mais ce qu’on y échange n’est pas toujours de nature à contribuer à l’apaisement de nos sociétés. Machiavel eut un jour une intuition que je crois universelle et qu’il résuma de la façon suivante ; « Notre société a encore du mal a accepter qu’elle est menée plus souvent par ses pulsions, tiraillée par ses émotions et manipulée par qui sait créer les émotions les plus en phases avec nos inconscients. » A bon entendeur…

Denis Ettighoffer
« Netbrain, les batailles des Nations Savantes »
 
 Présentation du livre et les vidéos Entretiens autour du livre "Netbrain, les batailles de Nations Savantes"

 
[1] « The Wisdom of Crowds – Why the many are smarter than the few » (Doubledays Books 2005) de SUROWIECKI, journaliste au New-Yorkais, où il écrit la colonne populaire d'affaires, “la Page Financière.” Son travail a apparu dans un grand choix de publications, y compris "New-York Times", le "Wall Street Journal", Artforum, de Câble et l'Ardoise. Il vit à Brooklyn, New York.
[2] INTELLIGENCE.1° Faculté de connaître, de comprendre.2° (Sens strict). L'ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle... 3° Didact. Aptitude d'un être vivant à s'adapter à des situations nouvelles... 4° Cour. Qualité de l'esprit qui comprend et s'adapte facilement... II. (Intelligence de). Acte ou capacité de comprendre telle ou telle chose... III. Le fait de s'entendre mutuellement... (Petit Robert).
[3] Chercheur et enseignant à l'Université libre de Bruxelles en Belgique (voir Pour la Sciences n° 198 d'avril 1994)
[4] Voir « Alice au pays d’Internet » -JC Hertz- Paris 96 Editeur Austral

21.06.2008

Marketing 2.0, l'intelligence collective

Une interview de François Laurent, co-président de l'ADETEM créateur du blog Marketingisdead

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Denis Failly - François, ton nouveau livre "Marketing 2.0, l'intelligence collaborative", est écrit par quelqu'un qui à mené une carrière d'hommes d'études, de marketing et de communication au sein des grands groupes dédiés à ces domaines, tu es donc un praticien et un témoin privilégié des évolutions. Au fond si le marketing est en crise, qu'est ce qui a fondamentalement changé entre le marketing du 20ème siècle le marketing d'aujourd'hui et de demain à inventer ?

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François Laurent - Les moyens dont disposent aujourd'hui les consommateurs face aux marques : le marketing doit aujourd'hui faire face à deux révolutions qui se sont succédées en quelques années.
Web 1.0 quand il y a 5 à 6 ans, les consommateurs ont découvert qu'Internet leur permettait d'accéder à des informations dont ils ne disposaient pas auparavant : les comparateurs de prix constituent une source majeur d'information, bien devant les sites des marques et la publicité, ce qui leur permet de dialoguer d'égal à égal avec les distributeurs lors d'un achat (parfois, ils en savent même plus que les vendeurs)
Web 2.0 qui leur permet désormais de dialoguer entre eux, de donner en toute liberté leur avis sur les produits, de les critiquer le cas échéant : jamais la première thèse du Cluetrain Manifesto n'a autant été d'actualité : les marchés sont des conversations ... dont les marketers s'excluent trop souvent !

Denis Failly - Le Web 2, a généré de nouvelles trajectoires comportementales (auto-production, participation, collaboration, comparaison, critiques, e-opinions....) qui débordent le cadre du microcosme marketing et touchent par ondes successives, progressives voire insidieuses, l'ensemble de la société (thématique de la rupture, société de défiance, contestation des experts, des institutions, des dirigeants, révolution dans les sciences nano-bio-cogno...) ; On ne peut s'empêcher de penser que les (re)-constructions qu'appellent ces observations sont aussi, et par extension : sociétales (développement, sens du capitalisme,..), philosophiques (éthique, identité...) voire anthropologiques et civilisationnelles (place et devenir de l'humain, rapport hommes machines/progrès ...), tu emploies d'ailleurs dans le livre le terme Civilisation 2.0 peut tu compléter ou nous préciser ta pensée ?

François Laurent - Le Web 2.0 a radicalement changé la relation aux marques et le pouvoir de ces dernières ... mais aussi aux élites, aux politiques !
Hier, on était dans une organisation verticale de la société - ou one to many - où le pouvoir d'émettre était détenu exclusivement par une minorité : marques, via les publicitaires et autres gens de marketing, dirigeants (entreprises, associations, etc.), politiques, etc.
Aujourd'hui, tout un chacun peut parler à tout un chacun, la société devient horizontale - on rentre dans le domaine du many to many - ce qui bouleverse tous les repères et surtout renverse la tendance hégémonique de la minorité aux pouvoirs (économique, politique, social).
C'est en ce sens que la révolution Web 2.0 dépasse de loin le cadre étroit du seul marketing et que je parle de Civilisation 2.0.

Denis Failly - Le marketing devant se recentrer sur « l'humain derrière le client », après tout , le marketer de demain qui souhaite comprendre ces mutations n'est il pas destiné à sortir de son ignorance des avancées dans d'autres disciplines et  devenir multiple , transversale (un peu sociologue, prospectiviste, au fait des avancées scientifiques...) ?

François Laurent - Le développement d'Internet et des outils high tech permet d'autres accès aux consommateurs : le dialogue peut s'effectuer autrement que dans une salle lors d'un focus groupe, il peut se créer lors d'un bulletin board créé pour la circonstance sur la toile ; cependant, on n'obtient pas les mêmes résultats, puisque la première approche privilégie l'accès à la mémoire sémantique, la seconde à l'épisodique, voire la procédurale.
On peut également se contenter d'écouter ce que les consommateurs disent librement sur la toile : la blogosphère notamment constitue un champ d'investigation remarquable (voir le blog http://www.intelligencecollective.info/ qui publie de nombreuses études sur le sujet).
Parallèlement, les sciences cognitives progressent fortement et l'offre en ce domaine est appelée à s'enrichir prochainement : bref, on assiste une passionnante multiplication des moyens d'accéder au consommateur.


Denis Failly -  Lorsqu'on parle de marketing on est amené aussi à s'interroger sur les métiers d'études (marchés, clients, produits...) qui ont longtemps privilégié le quantitativisme à outrance (et je ne parle pas du datamining ou autre Crm analytique) au détriment du qualitatif et de la démarche "observatoire des usages" et non pas simple veille entre soi comme le font certains. L'approche analytique des études consistait à disséquer le client en cibles et en segments en pensant connaître le tout par la partie et par la magie des chiffres; Toi qui connais bien le domaine des études, où en est -on aujourd'hui ?

François Laurent - Il y a la réalité ... et les bonnes pratiques à construire.
La réalité, c'est hélas bien souvent une fuite en avant dans le quantitatif : les clients se muent en une suite de chiffres de plus en plus longue, et comme cela coûte très cher, on va les inonder de spams (pardons de mailings gentiment acceptés lors d'une inscription dans une base "opt in" on ne sait plus trop pour quoi) et les dégouter un peu plus du marketing ou du moins des marketers.
Alors qu'il est possible d'envisager un CRM 2.0 où l'on se glisse tranquillement dans les conversations des internautes ... qui acceptent très bien les marques dans la mesure où elles quittent leur position hégémonique pour dialoguer d'égal à égal.
Je suis en train de construire plusieurs systèmes de ce type - en B2B et en B2C - et j'espère prochainement pouvoir publier quelques résultats sachant que les première retours sont plutôt encourageants.


Denis Failly - Dans l'ouvrage tu énonces que le marketing n'est pas ou plus l'affaire des professeurs mais des praticiens et ne peut-être codifié dans des pensum et autre bibles Marketing « tout en un » à jeter désormais aux orties. Est ce à dire que le marketing n'est plus une question d'outils, de méthodes et recettes mais plus de démarches, états d'esprits, curiosité, intuition, bon sens et auto-construction (et non re-production) « chemin faisant » (anti-planificatrice donc) pour et par l'humain ?

François Laurent - Je pense que les pires ennemis du marketing sont ceux qui rédigent des ouvrages de marketing ... du moins, ceux qui codifient l'expérience passée en la gravant pour toujours dans le marbre.
Le consommateur change extrêmement rapidement - ou du moins sa relation aux marques, aux distributeurs, etc. - parce que l'univers où il évolue subit des bouleversements d'envergure ; prétendre que tout part, par exemple, de motivations et de freins à une époque où les consommateurs sont submergés d'innovations inutiles et indigestes, c'est nier une évidence : ils n'attendent plus rien, ils gèrent le quotidien ! Et comme les innovations de rupture ne se gèrent pas ainsi, on passe à côté de la réalité.
Dans 20 ans, on découvrira enfin les bonnes recettes du marketing collaboratif ... quand il sera presque obsolète (je caricature à peine). Un bon ouvrage de marketing, c'est juste un ouvrage qui vous titille un peu les méninges, vous pousse à regarder le consommateur autrement ... que dans les livres !

Denis Failly - Dans ce contexte 2.0 appelé à l'horizontalité, qui bouillonne de remise en cause, de détournement, de zapping, de désintermédiation et de déplacement des pouvoirs, les marques et leur approches des clients ont-elles encore une légitimité et pour quoi faire ?

François Laurent -  Bien sûr que les marques ont une légitimité : celle de faire des bons produits.
C'est-à-dire, revenir aux fondamentaux !
La marque, c'est avant tout le signe d'un bon produit : mais, dans les années 80, le système s'est perverti, elle est devenu un moyen de qualifier son acheteur, système fortement dénoncé par Baudrillard ... mais ô combien efficace, notamment vis à vis de la population chérie et montante des CSP Plus.
Le système identitaire a vécu et les marques n'ont d'autre choix que de retrouver leurs racines ou de disparaitre.


Denis Failly - ADN de la marque, Neuro Marketing, Vision 360 degrés, Programmes de fidélisation, sont parmi d'autres des lithanies et réthoriques (des mémes ?), que l'on voit fleurir dans de nombreux écrits argumentaires, conférences... de prestataires marketing / communication. On peut se demander si ils ne sont -pas des caches misères rassurants face à un vide imaginatif, créatif et devant une réflexion ou des actions (recettes ?) qui s'abreuvent toujours aux mêmes écoles de pensées, aux mêmes sources, au même microcosme qui s'auto-contemple;  De ce point de vue d'ailleurs le discours autour du Web2 ne risque t-il pas aussi de tomber dans ce même travers ?

François Laurent - ADN de la marque, Neuro Marketing, Vision 360 degrés ... les publicitaires font feu de tout bois, peut-être parce qu'ils sont encore plus mal à l'aise que les marketers !
Le Neuro Marketing, c'est juste un figure de rhétorique sans réel fondement, parce que les neurosciences se développent : on récupère et comme la confiture, on tartine.
L'ADN de la marque, ça a un autre nom sur la toile : son identité ! Dire qu'une marque, comme n'importe quel autre émetteur de messages, dispose d'une identité, c'est banal. Mais là encore, on puise dans la science et on tartine la rhétorique (voir ci-dessus).
Le 360, c'est plus grave, parce qu'il y a un côté stupide à croire que l'on peut communiquer avec tous les outils à la fois, conjuguer verticalité et horizontalité. J'ai à ce sujet, une image que j'aime bien : les consommateurs qui discutent entre eux sur la toile, sont comme de gentilles grenouillent qui coassent entre elles ; communiquer verticalement, c'est comme jeter un pavé dans la mare ... et se demander pourquoi elles s'enfuient !


Denis Failly - La majorité des contenus qui alimentent la toile sont le fait de particuliers, qui par ailleurs sont potentiellement des prospects ou des clients pour les marques, hors on constate qu'un certain nombre de sites de grands annonceurs bien que riche de services, d'informations utiles, d'interfaces navigationnelles esthétiques et pratiques persitent à ne pas engager la relation, le dialogue véritable (commentaires, remontées, témoignage...) avec les internautes, comme si ils s'accomodaient du Web 2 dans des aspects purement technologiques (3D, Ajax, Flash...) en niant totalement le ressort et le besoin d'humanisation et de collaboration que révèle Web 2; Comment expliques tu cet autisme et qu'elles seraient les contours d'un véritabe marketing collaboratif ?

François Laurent - Le Web 2.0, c'est tout sauf une affaire de technologie !
Les internautes n'ont pas toujours envie de venir sur les sites des marques quand ils peuvent discuter tranquillement entre eux ... d'où le développement de plateformes de blogs comme Blogsdevoyage (Expédia) ou Blogscheval (Haras Nationaux).
Plus récemment, des sociétés comme Cisco ont lancé des sites collaboratifs sur des thèmes volontairement éloignés de leur cœur de métier : ainsi sur Human Network de Cisco, tout citoyen peut proposer des réponses concrètes « aux défis de notre société : sur l’emploi, l’environnement, l’économie, l’éducation, la santé, la vie associative », etc.
Il est toutefois trop tout pour en connaître les réelles retombées.


Denis Failly - Pourrais tu nous citer un exemple de marques, fabricants, sites...qui te semble préfigurer dans le bon sens la pratique d'un marketing intelligent et au fait des mutations en cours ?

François Laurent - L'Oréal constitue pour moi un bon exemple : celui des gens qui osent, sans peur de prendre des risques.
L'exemple du http://www.journaldemapeau.fr est intéressant : ils lancent un faux blog pour faire la promotion de leur nouveau produit miracle :
Peel Microabrasion. Mais les consommatrices ne s’en laissent pas compter : les commentaires négatifs affluent. Comment réagir ? En reconnaissant humblement son erreur, et en jouant le jeu de l'honnêteté : ils modifient le blog, y accueillent de vrais consommatrices ... et c'est un succès.
Ils n'ont pas non plus hésité à utiliser des spots créés par des téléspectateurs sur Current TV aux USA, la chaine créée par Al Gore dont 1/3 des contenus sont confectionnés par les téléspectateurs : résultat une publicité de qualité, conforme à l'environnement de la chaine ... je me demande d'ailleurs pourquoi ils continuent à payer des sommes folles des agences de publicité qui ne font pas toujours mieux !


Denis Failly - Dans des contextes à densités technologiques et dématèrialisées croissantes, comment vois - tu évoluer à long terme le marketing, face notamment à la multitude des univers , des supports , des objets, des interfaces (virtuels / réels, homme-machine, ubiquité, pervasivité...) que l'on est susceptible de voir apparaître ?

François Laurent - Deux évolutions sont à prévoir :
- celle des amoureux de technologie ... tous les publicitaires aimant la facilité : on va poursuivre les consommateurs jusqu'au plus profond de leur intimité en leur envoyant des messages sur leur mobile quand ils auront le malheur de passer devant une boutique ... et il y en a beaucoup en ville ! L'idée, c'est de vendre de plus en plus cher des prouesses technologiques à des annonceurs sans se soucier de ce que les consommateurs sont capables d'accepter.
- celles des marketers à l'écoute des citoyens : plus discussion, plus de collaboration, plus d'éthique, moins de superflu, moins de gâchis, etc. Pour moi, un des plus beaux exemple de Marketing 2.0, ce sont les AMAP : il n'y a pas un gramme de technologie là-dedans.
Le marketing 2.0, c'est le marketing de la réconciliation entre les marques et les consommateurs : et dans ce domaine, il y a beaucoup à faire !

Denis Failly - Pour terminer, tu développes une charge assez virulente et d'ailleurs argumentée, vis à vis du Marketing, et je me demandais comment tes écrits, réflexions, que ce soit dans l'ouvrage dont nous parlons ou à travers ton blog (le titre « Marketing is dead » est clair) sont perçus par les grands annonceurs, disons traditionnels, qui sont membres de l'Adetem (Association Nationale du marketing) dont tu es Co- Président ?

François Laurent - Ma charge n'est pas une charge contre le marketing : on ne publie pas un livre comme celui-ci si on pense que le marketing ne sert à rien.
Ma charge est une charge contre le mauvais marketing, ce qui n'est pas la même chose et un plaidoyer pour un marketing qui arrête de prendre les consommateurs comme une suite de chiffres (dont ceux inscrits sur leur carte bancaire) : il faut retrouver l'esprit fondateur qui était beaucoup plus emprunt d'humanité.
Les marketers doivent réapprendre à respecter leurs clients ; la bonne nouvelle, c'est que cette prise de conscience me semble plutôt en bonne voie. La mauvaise, c'est que le chemin à parcourir est encore long. Heureusement, je suis optimiste, et j'ai la chance de pouvoir discuter avec des marketers qui œuvrent dans le bon sens.
 

Denis Failly - Merci François