28.11.2008

L'Internet de 2020 : une rupture de civilisation

 

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Une contribution de Joël de Rosnay* (3/3)


Ici encore, une approche systémique, l'examen au Macroscope, permet d'élargir les éléments technologiques décrits précédemment jusqu'à une vision plus globale qui rend compte du passage d'une économie énergétique de production de masse à une économie de la demande fondée sur l'information. Ce qui représente un véritable changement de civilisation.En effet, nos modèles traditionnels vont être remis en cause : le travail, l'innovation (constituée et amplifiée par des interventions créatives interdépendantes), les systèmes de rémunération, les règles de l'échange, la création de valeur, jusqu'au rôle et à la structure des familles, la nature de la démocratie, les institutions internationales et, bien sûr, la mondialisation économique et financière avec ses retombées sur la vie des citoyens. Les industriels et les politiques n'ont pas encore vraiment compris à quel point leurs modèles politiques, institutionnels et économiques sont devenus obsolètes.

La liberté que je prône pour les " pronétaires " est une réaction au manque de liberté actuelle face à des groupes puissants. Ceux qui créent, parfois volontairement, la rareté (voire la peur de manquer), pour contraindre les consommateurs (passifs) à passer par leurs vecteurs de diffusion ou de distribution, réalisent de ce fait des profits disproportionnés par rapport au nécessaire partage des ressources dans une économie plurielle (entre économies marchande, publique et solidaire).

À condition qu'elle trouve les moyens de son autonomie, en particulier financière, et ne soit pas condamnée à la précarité, cette nouvelle forme de liberté conduira à voir proliférer de plus en plus fréquemment, sur l'Internet de 2020, des " entreprises unipersonnelles multinationales ". Elles abriteront les dizaines de millions d" actionnaires " de demain : tous ceux qui participeront, rémunérés ou non, dans l'intérêt du plus grand nombre, à la création collaborative de logiciels libres, de contenus éducatifs, d'émissions de télévision, de musique ou de livres. Les consommateurs, de " passifs ", deviennent déjà - en tout cas ceux qui le souhaitent ou le peuvent - des " consomm-auteurs ". Des talents existent. La communication transversale (tous vers tous), la comparaison et la " recommandation " mutuelle les font émerger. Sauf que, aujourd'hui encore, pour être publié, édité, diffusé, vu à la télé, il faut passer par des comités de sélection favorisant les talents déjà confirmés. C'est pourquoi nombre de jeunes se font connaître directement sur le Net, notamment grâce à la licence gratuite Creative Commons, sous laquelle est d'ailleurs publiée La Révolte du Pronétariat, livre dans lequel je décris plus en détail cette évolution.

De telles mutations ne se réaliseront pas, d'ici à 2020, sans heurts avec les conservatismes industriels, politiques, religieux, entre une société vieillissante et sa jeunesse émergente, en particulier dans les pays en développement. On peut s'attendre à ce que l'Internet du futur et ses outils d'interrelation créative, liés à l'émergence d'une forme d'intelligence collaborative, voient se manifester plus souvent dans les pays en développement que dans les pays industriels traditionnels les innovations déterminantes pour l'avenir de nos sociétés. Il s'agira d'une révolution complète de nos institutions, signe d'une véritable rupture de civilisation avec le mode de consommation et de production actuel, dominé par les mass médias et par la collusion entre pouvoirs médiatiques et pouvoirs politiques, que nous subissons depuis plus d'un demi-siècle.

Il convient cependant d'être vigilant sur l'application des principes mêmes de l'économie de la gratuité ". S'ils n'y prennent garde, la récupération par les infocapitalistes guette les pronétaires. On propose du gratuit pour attirer et capturer des usagers et les vendre ensuite à des annonceurs ou les valoriser en Bourse ! Autres questions fondamentales liées à l'Internet du futur : à quoi va conduire la gratuité de la reproduction numérique et des logiciels libres comme nouveaux biens publics, sans un revenu garanti ? L'autre face de cette coopération gratuite née dès notre entrée dans l'ère de l'information ne risque-t-elle pas de mener à une nouvelle précarité ? Quel sera donc le prix de l'absence des cadres institutionnels adaptés ?

Joël de Rosnay


*Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, est Président exécutif de Biotics International et Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette dont il a été le Directeur de la Prospective et de l'Evaluation jusqu'en juillet 2002 . Entre 1975 et 1984, il a été Directeur des Applications de la Recherche à l'Institut Pasteur.Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l'informatique, il a été successivement Attaché Scientifique auprès de l'Ambassade de France aux Etats-Unis et Directeur Scientifique à la Société Européenne pour le Développement des Entreprises (société de "Venture capital").
Conférencier, Il est l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages dont pour les plus récents :

-"2020 Les Scénarios du Futur" , Editions Des idées des Hommes - 2007; voir notre interview pour les Entretiens du Futur ici :
http://entretiens-du-futur.blogspirit.com/archive/2007/05...

-"La révolte du pronétariat, des mass media aux medias des masses", Editions Fayard-Transversales - 2006, avec la collaboration de Carlo Revelli.

Ses différents sites




30.09.2008

L'Après Web sur le plan technique

 

 

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Une contribution d'Alain Lefebvre*

 

Le renouveau du web à partir de 2002, déclenché par ce qu'on a ensuite appelé le Web2, avait aussi une dimension technique.
La face visible de cette évolution technique, c'est bien entendu AJAX qui a étendu les capacité de l'interface web là où elle en avait le plus besoin. La face moins visible, c'est la généralisation de l'ensemble LAMP : Linux, Apache, MySQL et PHP (au détriment des offres Microsoft et Java).

L'ensemble LAMP a fait la preuve sur le terrain de sa facilité de mise en oeuvre tout en alliant souplesse, performances et capacité de montée en charge. Aujourd'hui, le front s'est déplacé sur le terrain des frameworks PHP sensés offrir encore plus de facilité (et donc de rapidité) de développement tout en apportant plus de rigueur dans le cycle de développement/déploiement.

On en est là mais que peut-on espérer pour la suite ?
L'avenir n'est écrit nul part et les prévisionistes sont voués au ridicule... Cependant, on peut toujours identifier quelques pistes qui sont porteuses de sens, suivez le guide !

On peut facilement imaginer que LAMP va rester l'environnement de développement/exploitation privilégié mais que les évolutions (voire
les changements de cap) vont faire rage autour et au-dessus de cet ensemble.
Voyons d'abord ce qui va se passer au-dessus, c'est-à-dire au niveau de l'interface utilisateur... Il apparait difficile de faire vraiment beaucoup mieux qu'AJAX pour étendre encore l'enveloppe HMTL/CSS et ce progrès n'est pas arrivé gratuitement.
En effet, on constate que beaucoup de sites ont du mal à maintenir correctement leur fonctionnement à ce niveau... à cause des navigateurs Web !
C'est vraiment au niveau du client Web que les choses se gâtent : MS Internet Explorer est encore -trop- dominant alors que sa capacité à
rendre correctement les sites qui repose intensivement sur AJAX est pour le moins mauvaise. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre l'initiative de Google de proposer "Chrome" sur le terrain des navigateurs web : pas pour relancer la "guerre des browsers"
mais plutôt pour redynamiser ce secteur et l'orienter techniquement.

Donc, il n'est pas impossible qu'on assiste là à une "bifurcation"...Et dans ce cadre, la proposition d' Adobe est bien placée !
L'interface d'un hypothètique web3 pourrait être basé sur Air/Flex car celle-ci offre vraiment une indépendance par rapport au navigateur
qui l'exécute (et dans de bien meilleures conditions que Java qui n'a jamais pris sur le poste client et pour de bonnes raisons).
Voilà pour l'interface utilisateur, voyons maintenant les interfaces de programmation.

Au début des années 2000, on mettait beaucoup d'espoirs dans un "web des machines" où les serveurs parleraient entre eux via des protocoles standards. SOAP était le candidat N°1 pour ce rôle mais force est de reconnaitre que bien des années après, SOAP a beaucoup déçu !
SOAP a fini par tomber dans les mêmes travers que CORBA : compliqué et jamais terminé... à oublier. REST est LA bonne alternative standard à SOAP mais je constate qu'il reste encore (sans jeu de mots...) relativement peu utilisé.

En revanche, ce qui est de plus en plus utilisé, c'est l'approche "mashup" : utiliser les ressources d'un (ou plusieurs) site(s) au sein du sien. L'exemple classique, c'est le site d'annonce immobilières qui s'appuie sur Google Maps pour montrer la localisation des biens en vente. Je ne serais pas surpris de voir cette tendance au mashup croitre et multiplier au point de devenir une des principes de base du web3.
On voit déjà que les services de réseaux sociaux offrent des APIs permettant d'aller dans ce sens. On connait déjà les mini-apps de Facebook et, avec Open Social, cette tendance va se généraliser au-delà de Facebook.

Le schéma idéal du service du futur pourrait ressembler à cela :

  • gestion de la connexion par un tiers standard (comme OpenID),
  • interface utilisateur basée sur Air/Flex,
  • récupération des données et des contenus utilisateurs via APIs vers les blogs et réseaux sociaux de ces utilisateurs,
  • utilisation intensive de services externes (approche mashup) pour valorisation de ces données et contenus.


Bien entendu, tous ces points mériteraient bien plus de place que ne le permet ce modeste article et je ne prétend pas que ma vision des choses va forcément se réaliser mais je crois que ces quelques pistes ont une -bonne- chance de se concrétiser... Wait and see!


Alain Lefebvre


*Alain Lefebvre fût co-fondateur de SQLI,  il est aussi le fondateur du réseau social 6nergies , consultant en TIC et auteurs de plusieurs ouvrages dont notamment Les réseaux sociaux (Seconde édition,  M21 Editions - 2008)