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25.07.2008
La folie douce des foules numériques intelligentes
Certains auteurs et chercheurs n’hésitent pas à parler de « foules intelligentes » en désignant ces mouvements qui se cristallisent sur le Web pour les raisons les plus diverses. Le livre « La sagesse des foules » rencontre un grand succès en Amérique. L’auteur, James Surowiecki [1], lorsqu’il parle de l’émission américaine « Qui veut gagner des millions » (aujourd’hui programmée en France), observe que les réponses proposées par l’allié appelé au téléphone sont exactes à 65% contre 91% lorsqu’elles sont données par la salle. Il démontre que plusieurs personnes coopérant ensemble offrent un meilleur taux de probabilités de connaître la bonne réponse face à une personne qui ne peut, à elle seule, couvrir de très nombreux domaines d’expertises : il ya réassurance. Pour l’auteur de la « Sagesse des foules », la meilleure façon d’aborder les problèmes consiste à utiliser les « téléconsommateurs internautes pour évaluer les concepts et les idées de nouveaux produits ». Demander l’avis des gens a toujours été une bonne chose. Là où Surowiecki dérape – de mon point de vue- c’est lorsqu’il soutient que dans certaines circonstances les groupes sont plus intelligents et souvent plus pertinents que les meilleurs experts. Pour soutenir ces propositions, Surowiecki défend l’idée que même si les membres de la foule ne connaissent pas tous les faits, même s’ils choisissent individuellement d’agir irrationnellement, la " sagesse des Foules" marchera. Elle marchera pour répondre au problème en donnant une grande diversité d'avis tout en préservant l’indépendance de chaque membre du groupe. Pour Surowiecki, les erreurs les plus fréquentes s'équilibrent en incluant tous les avis. Le questionnement collectif garantit que les résultats seront plus ouverts et pertinents que si un simple expert avait été responsable de la question. Dieu merci, au moment où je commençais à m’inquiéter d’une thèse aussi périlleuse, un critique note que Surowiecki se contente d’utiliser et de démontrer de façon masquée mais avec une grande érudition les applications de la théorie des probabilités (des jeux) à l'économie comportementale avec des exemples tirés de notre vie de tous les jours. Désigner comme « sagesse » ce qui n’est jamais qu’une devinette faisant appel aux théories de jeux, à savoir qu’il y a plus de probabilités dans un groupe pour qu’il y ait quelques personnes qui connaissent la réponse, c’est quand même fort de café ! Ces thèses recoupent celles défendues par les tenants de « l’intelligence des insectes »[2]. L’abus de langage est manifeste.« Netbrain, les batailles des Nations Savantes » Présentation du livre et les vidéos Entretiens autour du livre "Netbrain, les batailles de Nations Savantes"
[2] INTELLIGENCE.1° Faculté de connaître, de comprendre.2° (Sens strict). L'ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle... 3° Didact. Aptitude d'un être vivant à s'adapter à des situations nouvelles... 4° Cour. Qualité de l'esprit qui comprend et s'adapte facilement... II. (Intelligence de). Acte ou capacité de comprendre telle ou telle chose... III. Le fait de s'entendre mutuellement... (Petit Robert).
[4] Voir « Alice au pays d’Internet » -JC Hertz- Paris 96 Editeur Austral
00:28 Publié dans - Complexité, - Internet, Web2.0, - Livres du moment, - Prospective, trends | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Netbrain, Denis Ettighoffer, sagesse des foules, Intelligence collective, foules numériques, smart mobs
16.07.2008
Réputation sur Internet
A l'occasion du 3éme Forum des Usages Coopératifs qui s'est tenu du 9 au 11 Juillet à Telecom Bretagne (Brest) et dans le cadre des Explorcamps (Les Explorateurs du Web) j'ai animé une table ronde (tournante) sur la Gestion de sa réputation numérique sur Internet (Personal Branding), voici ma présentation.
21:50 Publié dans - Internet, Web2.0, - Marketing-Communication | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Denis Failly, failly, réputation, self marketing, personal branding, identité numérique
10.07.2008
Regard sur la France
Je m'étais prété au jeu :
Iconoclaste - 3 idées reçues du moment qui vous insupportent le plus en ce moment ? [vie politique, société civile, monde de l’entreprise, arts, mondialisation, réchauffement climatique, technologies, progrès, évolution des emplois, rôle des femmes, justice, etc]
Denis Failly -
Le sentiment de redondance sans fin des discours, ouvrages, personnalités médiatiques dont une majorité racontent peu ou prou la même histoire.- Le déséquilibre entre des discours de l'ultra performance, de l'instaneïté, du consommable et du tout tout de suite au détriment parfois d'une pensée et d'une réflexion loin des poncifs et des recettes toutes faites.
Iconocaste - Ce qui contribue le plus à la pensée unique en France : pouvoir des médias ? télécratie ? la disparition de l’esprit critique ? un manque de compréhension du monde ? une société paternaliste ? un fonctionnement en vase clos ? une aliénation volontaire ?
Denis Failly - Un système de pensée obsolète dont nous sommes les héritiers et encore trop les « passeurs » ou du moins peu adapté au monde qui vient, cette société de la connaissance qui n'a que faire des savoirs sédimentés figés voire « morts » enseignés dans nos systèmes de formation, mais qui conditionnent encore et toujours nos actes et nos décisions dans l'entreprise comme ailleurs.
- Une société de la peur régit par un mode du « control and command » qui trouve face à elle une société de défiance (consommateurs, citoyens...) plus informés, moins serviles moins inscrite dans une logique « top down » et qui veut s'inventer elle même (participative, collaborative, auto productrice), à distance du diktat des Politiques, des administrations, de l'Entreprise paternaliste encore ancrée dans l'ère industrielle, des marques et des médias de masse dans une société zappeuse et en fragmentation.
- Une société de la reproduction des élites (tout type) peu apte à se remettre en question, avec un faible goût du risque et un préférence pour les rentes de situation.
Iconocaste - En France ce qui est incertain est anxiogène alors que dans d’autres cultures le changement, le rebond ou l’obsolescence sont perçus positivement. D’où vient ce goût génétique de l’immobilisme & de l’invariant ?
Denis Failly - Historiquement, culturellement, philosophiquement nous sommes les héritiers des Monarchies, de l'Empire, où ce qui est durable, viable soi disant est inscrit dans le marbre.En témoigne les édifices séculaires, les monuments à la gloire de...
L'esprit de conquête qui rime avec prise de risque a certes existé (guerres Napoléonnienes, colonisation...) mais principalement à l'extèrieur du territoire français.
Notre rapport à l'espace et au temps s'en trouve différencié par rapport à celui des orientaux ou des asiatiques par exemple.
Enfin notre système philosophique hérité notamment de Descartes nous a figé dans une vision par trop binaire, analytique et déterministe qui nous fait cloisonner les connaissances , les disciplines et donc les métiers, les fonctions, les talents, les modes de recrutement, les projets, les Intelligences.quand bien même aujourd'hui les Sciences ou même la géopolitique par exemple nous montre combien le monde est complexe, transverse, multi-dimensionnel, probabiliste et non enfermable dans la cage mutilante (réductionnisme) des équations. (Physique non linéaire et quantique, chaos, ...) et des taxonomies habituelles.
D’Aristote à Auguste Comte en passant par Descartes nous gardons donc ancré en nous l’héritage (formatage ?) des critères de la scientificité d’une connaissance :
• Hypothèse ontologique : les phénomènes connaissables ont une réalité extérieur à l’observateur
• Hypothèse déterministe : principe de causalité et invariance des lois auxquels sont assujettis les phénomènes
• Réductionnisme : diviser en autant de parties qu’il se peut
• Principe de raison suffisante (logique déductive): exemple du syllogisme qui fonde une conclusion sur deux propositions posées comme vraies (tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel).
Iconocaste -3 thèmes hyper tabous en France qu’il semble impossible d’aborder dans un débat de la société civile ou dans la gestion d’une entreprise ?
- Argent
- Moeurs
- Le recours à un regard extèrieur, distancié et non spécialiste pour un projet ou une prise de décision
Denis Failly - 2 ou 3 noms d’iconoclastes qui vous viennent spontanément à l’esprit depuis 3000 ans ?
Léonard de Vinci, Teillard de Chardin, Martin Luther King, Stephen Hawkins, Edgar Morin, Bouddha,
Iconocaste - La France en 2015_2020, vous l’imaginez comment ?
Denis Failly - Je me placerais plus d'un point de vue des TIC de l'entreprise et des modes de collaboration.
J'aimerai l'imaginer la France désclérosée, innovante, « ubimédia » intelligente collectivement.
Mais est ce la fin des états nations ? Et la pertinence de parler de la France comme entité indivisible, géographiquement défini avec une autorité politique supplantée par des méta décisions (Europe Monde...) qui la dépasse, est aussi posée
Des sphères de co-prospérité collaboratives, partageables à des échellons plus internédiaires se mettront en place, des régions, des pôles d'activités, des universités, des individus...inter-reliés se passeront des frontières et des autorités traditionnellement définis pour apprendre, communiquer, enseigner, se rencontrer, travailler, faire de la Recherche, faire du business...dans un vaste réseau/cerveau planétaire pervasive ou le luxe sera de pouvoir être « débranché ».
Nous pourrons être potentiellement le « partner » de quelqu'un n'importe où n'importe quand...
Les strates traditionnelles et les carcans auront sautés, la longue traîne des talents ignorés par manque d'audace et de prise de risques verront de nouveaux possibles s'ouvrir.
Nous prendrons nos distances avec les soi disants experts bouffis de certitudes et nous laisseront une plus grande place aux créatifs, innovants en dehors des clones formatés issues des traditionnelles filières que nous connaissons.
Une France de l'imaginaire apte à traduire efficacement ce bouillonnement pour faire avancer les individus, la société, voire même une certaine idée de civilisation. Il ne s'agira donc pas d'une réverie comtemplative...
Une nouvelle « écologie de l'esprit » se révelera peut être avec les quelques caractéristiques et questionnement suivants :
- Penser la réticularité c'est-à-dire plutôt une pensée réseau / pensée rhyzome » qu’une pensée binaire, unipolaire…
- Une prise de conscience de l’inter – dépendance des systèmes (biosphère, sociosphère, noosphère) dont l’équilibre est fragile ou à (re)conquérir mais dans tous les cas à cultiver et préserver.
- La prise en compte de la dimension hologrammique ou fractale d’un univers (nature, humanité, projet…) où la partie à conscience du tout et inversement.
- Une quête de sens et une forme de spiritualité autour d’un certains nombre de questions dont trois qui s’enchevêtrent;
- Qu’allons nous faire de notre vie ?
- Qu’allons nous faire de notre espèce ?
- Qu’allons nous faire de notre planète ?
Mais puique qu'il faudra raisonner non plus nation, france, mais « Monde » les menaces dont nous connaissons les germes pathogènes seront innombrables (terrorisme, guerre énergétique, rareté de l'eau, problémes écologiques, migrations de survie des plus pauvres, guerre de l'information, éthique et respect de la vie privée...).
Effectivement en univers incertain, complexe et flou on ne peut qu'imaginer et non prévoir (le grand verbe du 20ème siècle), la voiture monde fonce à toute allure, phares étéints mais qui a légitimité à prendre le volant ?
Dans tous les cas quelques soit nos fonctions, statuts, activités, niveaux de décisions nous sommes tous concernés alors sortons de nos bulles.
Iconocaste - Un DADA sur lequel vous aimeriez développer des propos « iconoclastes » en 2007 [2008] par rapport au votre domaine d’activité, vos passions ou vos convictions ?
Denis Failly - La fertilisation croisée avec d'autres disciplines (Sociologie, Sciences...) que la mienne pour renouveler, enrichir et développer le Marketing; le management, l'entreprise du 21ème siècle qui replace l'homme dans cet écosystème qui reste à inventer.
11:44 Publié dans - Entretiens, - Internet, Web2.0, - Prospective, trends | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Denis Failly, René duringer, prospective, veille
02.07.2008
Homo Sapiens 2.0

Homo Sapiens 2.0,
Introduction à une histoire naturelle de l'hyperinformation
Denis Failly - Gérard Ayache, dés la Lecture du titre de votre dernier ouvrage "Homo Sapiens 2.0, introduction à une histoire naturelle de l'hyperinformation", et avant la lecture du livre proprement dite, on ne peut s'empêcher de faire un lien entre le terme Homo sapiens qui concerne l'évolution, l'unité de la condition humaine et l’étiquette 2.0 qui sert dans le monde des technologies, comme chacun sait, à nommer une nouvelle version plus évolué d'une application, d'un logiciel.
Qui plus est, on pense aussi de suite à la seconde vie de l'Internet dite Web 2.0 avec ses nouveaux usages (autoproduction, participation, collaboration...) ou même au livre de Ray Kurzweil (mouvance transhumaniste) "Humanité 2.0" (titre français), bref deux termes qui semblent nous acheminer, disons pour faire simple vers un rapprochement Homme-Machine et qui interroge donc notre devenir en tant qu'espèce; Pourriez vous en donc en quelques mots nous dresser l'intention de ce livre ?
Gérard Ayache -
Homo sapiens 2.0 est une histoire naturelle de l’information que je fais remonter aux origines de la vie sur cette planète. Information et vivant sont indissociablement liés ; au fond, parler d’une histoire de l‘information, c’est parler d’une histoire de la vie. La transition vers une deuxième version d’Homo sapiens, thème qui est au cœur de ce livre, est le fruit de cette histoire naturelle de l’information. Elle est un pur produit de l’évolution darwinienne, combinant ensemble l’homme est ses projections, c'est-à-dire toutes les idées, les technologies, les cultures qu’il invente sans cesse.
Cette transition, ou pour être plus exact, cette « métatransition » n’est pas finalisée ni contrôlée. Cela est valable pour tous les systèmes évolutifs, mais la phase de transition dans laquelle nous nous situons aujourd’hui d’opère à une vitesse accélérée, inédite dans toute l’histoire de l’espèce humaine.
La métatransition vers homo sapiens 2.0 est provoquée par la lame de fond de l’hyperinformation qui brasse dans un même mouvement des objets mi-inertes, mi –intelligents qui grouillent pour former des entités, des organismes, des hommes , connectés ensemble dans une gigantesque « chimère », assemblage d’information numérique et de matière.
Denis Failly - Vous montrez qu'il existe une logique "numérique" du vivant des origines de la vie à l'homo sapiens sapiens, quelle sont les trajectoires qui vous font passer de la notion d'information qui préexiste à 'l'homme" (dans la matière, l'énergie, premières bactéries ...) pour aboutir à l'hyperinformation "libérée" par l'homme.
Gérard Ayache - L’information n’a pas été inventée par les hommes. Elle est un élément fondamental de l’univers au même titre que la matière et l’énergie. Sans l’information, l’univers après le big bang aurait été chaotique, la matière désorganisée, la vie impossible. La vie n’est possible que parce qu’il y a l’information. La caractéristique principale du vivant, c’est le métabolisme, c'est-à-dire l’échange permanent d’information avec le milieu, avec les autres. Et cela est valable pour la bactérie la plus primitive comme pour l’espèce animale la plus évoluée.
Cette information qui est au cœur même du vivant, nous savons qu’elle est de nature numérique. Les gènes, avec leur structure interne sophistiquée, sont de longues chaînes d’information digitale. Ils sont numériques, au sens fort du terme, celui des ordinateurs ou des Cdroms. Cette information étant de nature numérique, elle peut être copiée indéfiniment sans perte de qualité. C’est pour cela que les caractères d’ADN sont dupliqués d’une génération à l’autre avec une précision quasi absolue.
L’homme, à travers ses projections imite sans le savoir le vivant. Le langage est un ensemble finalement assez réduit de phonèmes (entre 30 et 70 pour toutes les langues parlées du monde) qui, organisés d’une certaine manière, forment une langue. L’écriture utilise, à travers l’alphabet, une numérisation des sons qui permet une reproductibilité parfaite et une diffusion sans limites. La numérisation de l’information par des procédés de plus en plus sophistiqués est constante dans l’histoire de l’humanité. Mais à partir du moment où l’homme a été capable de traduire le réel –le numériser- en une suite de 0 et de 1, il a libéré l’hyperinformation. Dès lors, les logiques de duplication à l’extrême, de convergence des supports, de mise en réseaux ont entamé un développement exponentiel dont nous ne sommes, aujourd’hui qu’aux rudimentaires prémisses.
Denis Failly - Collaboration, coopération, Intelligence collective...sont des thèmes dans l'air du temps, si on reprend la thèse de l'endosymbiose en série de Lynn Margulis, l'espèce humaine notamment, serait dans le lointain de nos origines, à l'âge du règne solitaire des bactéries et des microbes, le résultat de dynamiques coopératives et collaboratives encore engrammées aujourd'hui dans nos cellules humaines; L'homme est - il par nature un être collaboratif ?
Gérard Ayache - Ce n’est pas l’homme seulement qui est un être collaboratif comme vous dites. C’est le vivant en général qui ne peut se développer que par les échanges (j’ai parlé du métabolisme), les stratégies concertées de développement, de conquête de territoire, de survie, d’évolution. On sait aujourd’hui que les bactéries les plus primitives, celles qui vivaient dans leur soupe primitive il y a 3.5 milliards d’années, développaient des réseaux concertés et intelligents de survie.
La biologiste américaine Lynn Margulis a développé brillamment la thèse de l’endosymbiose en série. Il s’agit, pour faire simple, de la mise en commun des ressources d’organismes différents qui échangent leurs compétences, les associent, pour créer un organisme vivant nouveau, plus performant. Nous avons dans notre corps une multitude de traces de ces pratiques d’intelligence collaborative nées au fond des âges.
Denis Failly - A la suite d'Ignacio Ramonet que vous citez, vous soulignez la contradiction entre d'une part une abondance d'informations (propulsées notamment pas les TIC) et qui devrait signifier diversité et d'autre part, une certaine uniformité, homogénéité dans la pensée ambiante génératrice par exemple de ce que l'on nomme la World Culture.
Ne pensez vous pas par exemple que justement les usages dits Web 2 ou tout un chacun peut potentiellement se réapproprier, détourner, auto produire, (re)construire...des contenus (informations, connaissances,...) sont des moyen d'en sortir pour métisser, hybrider, réinventer...loin des fourches caudines des filtres officiels que sont par exemple les experts, journalistes, grands émetteurs d'informations...?
Gérard Ayache - L’hyperinformation a libéré la diffusion des informations. Elles se bousculent maintenant pèle mêle dans les réseaux, mélangeant allègrement les folies, les passions, l’intelligence et la bêtise humaine. Le résultat de cette force libérée forme un paysage composé à la fois de quelques îlots d’originalité et de longues plaines d’uniformité et de monotonie. Le web 2.0 n’est pas seulement le moyen de rompre cette monotonie. C’est surtout la possibilité de renverser le schéma traditionnel de la communication. Il n’y a plus un émetteur qui envoie un message à un récepteur, il y a des récepteurs qui se situent au cœur d’un tourbillon d’informations et qui sont eux-mêmes des producteurs de trajectoires. J’avais appelé ce phénomène la méta-information.
Ce renversement du flux de la communication pose des problèmes à ce que vous appelez les filtres officiels, c'est-à-dire les médiateurs (journalistes, experts, etc...). Ils ne peuvent plus remplir comme avant leur rôle d’intermédiaire entre le réel et le public. Car le public veut se faire sa propre idée du réel. Et il peut désormais le faire s’il possède la capacité de se diriger avec sagacité dans l’océan des informations. Il devient aussi émetteur voire source d’information. Nous ne sommes pas là seulement en présence d’un problème de concurrence, mais face à une véritable remise en question de la crédibilité des médiateurs traditionnels qui devront opérer une véritable révolution idéologique s’ils veulent survivre à terme.
Denis Failly - S’il est une discipline ou du moins un corpus de connaissances en construction, d'origine anglo-saxonne (Travaux de Dawkins et Blackmore) peu discutée en France (excepté par Pascal Jouxtel et la SFM*) dont vous parlez à de nombreuses reprises dans le livre, c'est bien de la Mémétique qui serait donc à la culture (le Mème) ce que sont les gènes à la biologie dans la dimension de transmission et de réplication de l'information, des idées, des stéréotypes, rumeurs, des pratiques du quotidien (Michel de Certeau).
Si on prend l'image d'un saut continuel de "cerveaux en cerveaux", l''histoire de l'homme (ce qu'il fait, dit, transmet, invente...) des origines à aujourd'hui serait donc en partie une histoire de transmission et de reproduction culturelle, une saga mémétique en somme, ce qui pose par exemple aujourd'hui aussi la question de la part identifiable d'idées, innovations, concepts réellement nouveaux et inédits (et selon quels critères) dans nombre de domaines des activités humaines ?
Gérard Ayache - Il est vrai que la mémétique est une discipline peu étudiée (voire méprisée) en France. Peut-être en avons-nous un peu peur car elle remet en question des pans entiers de notre pensée (notamment structuraliste). Elle est pourtant un bon moyen pour comprendre l’évolution des phénomènes culturels et éviter de se laisser berner par les discours réducteurs sur le génie et le progrès humain. Ce que la mémétique montre notamment, c’est que les projections de l’homme (ses innovations technologiques par exemple), se déploient et s’enrichissent selon un véritable schéma évolutionnel. Le seau en plastique n’aurait pu exister s’il n’y avait eu, avant, un seau en bois. L’appareil photo numérique n’aurait pu voir le jour si l’appareil argentique n’avait jamais été inventé. Chaque innovation est le fruit d’une évolution qu’on le veuille ou non. Plus encore, ces innovations, ces techniques, une fois projetées, nous échappent, elles participent toutes seules au grand bal de l’évolution avec ses déchets, ses ratés et ses stars...
Denis Failly - Les interrogations que pose Homo Sapiens 2.0 (à l'instar d'un Ray Kurzweil, Hans Moravec, Teilhard de Chardin et son point Omega en son temps...) s'inscrivent dans la période actuelle où beaucoup s'interrogent sur le devenir de notre humaine condition.
A l'aune des recherches en génétique, bio, neuro et nano technologies, interfaces hommes machines...qui s'accélèrent les interrogations quant aux devenir de l'humain font florès, dans de multiples domaines et à divers échelles qui ne se sont pas nécessairement concertées (thème de la rupture, de la civilisation, du post humain, singularité...);
Pour reboucler avec ma première question sur le titre fort "Homo Sapiens 2.0", quel est votre regard sur ce que l'on peut imaginer être une prise de conscience, êtes vous optimistes et Homo Sapiens 2.0 est il le point final à "l'hominisation inachevé" dont parla Edgar Morin.
Gérard Ayache - Je ne pense pas du tout qu’homo sapiens 2.0 soit le stade ultime de l’hominisation. Nous n’en sommes qu’à une étape mais elle est cruciale. Plus que d’étape, il faudrait plutôt parler de carrefour. Homo sapiens 2.0 peut s’engager dans une voie qui le mènera, à relativement brève échéance, à sa perte. Une autre voie, au contraire le mènerait vers une intelligence augmentée, constructive, positive pour l’espèce humaine ; une autre voie enfin peut nous diriger vers une scission de l’espèce en infra ou ultra-humains. Rien ne peut aujourd’hui nous inciter à être plutôt optimiste ou plutôt pessimiste. Le jeu est ouvert. Il nous appartient à tous de décider si le bonum humanum comme disent les philosophes, le « bien humain » -sans avoir besoin de le préciser plus- est bafoué ou respecté dans le moindre de nos actes.
Denis Failly - Gérard Ayache je vous remercie.
*SFM: Société Francophone de mémétique
08:20 Publié dans - Complexité, - Entretiens, - Internet, Web2.0, - Livres du moment, - Prospective, trends, - Sciences | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Gérard Ayache, Denis Failly, homo sapiens, hyperinformation








