28.05.2009
INTERVIEWS DENIS FAILLY
J'ai récapitulé à travers le document ci dessous, prés de 80 interviews que j'ai réalisé depuis 2006.
Le document est disponible aussi en pdf téléchargeable à l'adresse :
http://denisfailly.blogspirit.com/files/ReceuilIn...
Les interviews renvoient sur les liens correspondants qui sont classés en 12 thèmes :
- Complexité,
- Internet et TIC,
- Innovation,
- Intelligence Collective,
- Intelligence Economique,
- Développement humain / durable,
- Knowledge Management,
- Marketing et Communication,
- Prospective,
- Sciences,
- Sociologie.
et accessibles selon deux entrées :
- Une entrée par nom d'auteur ou d'expert (tableau alphabétique cliquable) renvoyant directement sur l'interview
- Une entrée par thématique, mentionnant surtout les références d'ouvrages et les liens cliquables vers les interviews.
- lorsque l'interview est l'objet d'une vidéo elle est mentionnée par un pictogramme correspondant.
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31.03.2009
Personal Branding, une interview d'Olivier Zara
A l'occasion de son passage en France, pour une série de conférences, mon ami Olivier Zara m'a accordé une interview sous le soleil breton (oui, oui il fait beau en bretagne ), autour de son dernier livre "Réussir sa carrière grâce au Personal Branding" (Edition Eyrolles), déjà évoqué précédemment .
Olivier Zara est un auteur, blogueur et entrepreneur, expert reconnu du Web 2.0, des réseaux sociaux et du Personal Branding (identité et réputation numériques). Concepteur d’applications Web pour les entreprises (eTeam Management, Concertation 2.0, Values Synergy System) et pour le grand public (CV 2.0, Positive Synergy), il est également auteur de trois précedents livres : Le Management de l’intelligence collective, M21 Éditions, 2e éd., mai 2008 ; le Guide pratique de l’intelligence relationnelle, Axiopole, juillet 2007
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10.07.2008
Regard sur la France
Je m'étais prété au jeu :
Iconoclaste - 3 idées reçues du moment qui vous insupportent le plus en ce moment ? [vie politique, société civile, monde de l’entreprise, arts, mondialisation, réchauffement climatique, technologies, progrès, évolution des emplois, rôle des femmes, justice, etc]
Denis Failly -
Le sentiment de redondance sans fin des discours, ouvrages, personnalités médiatiques dont une majorité racontent peu ou prou la même histoire.- Le déséquilibre entre des discours de l'ultra performance, de l'instaneïté, du consommable et du tout tout de suite au détriment parfois d'une pensée et d'une réflexion loin des poncifs et des recettes toutes faites.
Iconocaste - Ce qui contribue le plus à la pensée unique en France : pouvoir des médias ? télécratie ? la disparition de l’esprit critique ? un manque de compréhension du monde ? une société paternaliste ? un fonctionnement en vase clos ? une aliénation volontaire ?
Denis Failly - Un système de pensée obsolète dont nous sommes les héritiers et encore trop les « passeurs » ou du moins peu adapté au monde qui vient, cette société de la connaissance qui n'a que faire des savoirs sédimentés figés voire « morts » enseignés dans nos systèmes de formation, mais qui conditionnent encore et toujours nos actes et nos décisions dans l'entreprise comme ailleurs.
- Une société de la peur régit par un mode du « control and command » qui trouve face à elle une société de défiance (consommateurs, citoyens...) plus informés, moins serviles moins inscrite dans une logique « top down » et qui veut s'inventer elle même (participative, collaborative, auto productrice), à distance du diktat des Politiques, des administrations, de l'Entreprise paternaliste encore ancrée dans l'ère industrielle, des marques et des médias de masse dans une société zappeuse et en fragmentation.
- Une société de la reproduction des élites (tout type) peu apte à se remettre en question, avec un faible goût du risque et un préférence pour les rentes de situation.
Iconocaste - En France ce qui est incertain est anxiogène alors que dans d’autres cultures le changement, le rebond ou l’obsolescence sont perçus positivement. D’où vient ce goût génétique de l’immobilisme & de l’invariant ?
Denis Failly - Historiquement, culturellement, philosophiquement nous sommes les héritiers des Monarchies, de l'Empire, où ce qui est durable, viable soi disant est inscrit dans le marbre.En témoigne les édifices séculaires, les monuments à la gloire de...
L'esprit de conquête qui rime avec prise de risque a certes existé (guerres Napoléonnienes, colonisation...) mais principalement à l'extèrieur du territoire français.
Notre rapport à l'espace et au temps s'en trouve différencié par rapport à celui des orientaux ou des asiatiques par exemple.
Enfin notre système philosophique hérité notamment de Descartes nous a figé dans une vision par trop binaire, analytique et déterministe qui nous fait cloisonner les connaissances , les disciplines et donc les métiers, les fonctions, les talents, les modes de recrutement, les projets, les Intelligences.quand bien même aujourd'hui les Sciences ou même la géopolitique par exemple nous montre combien le monde est complexe, transverse, multi-dimensionnel, probabiliste et non enfermable dans la cage mutilante (réductionnisme) des équations. (Physique non linéaire et quantique, chaos, ...) et des taxonomies habituelles.
D’Aristote à Auguste Comte en passant par Descartes nous gardons donc ancré en nous l’héritage (formatage ?) des critères de la scientificité d’une connaissance :
• Hypothèse ontologique : les phénomènes connaissables ont une réalité extérieur à l’observateur
• Hypothèse déterministe : principe de causalité et invariance des lois auxquels sont assujettis les phénomènes
• Réductionnisme : diviser en autant de parties qu’il se peut
• Principe de raison suffisante (logique déductive): exemple du syllogisme qui fonde une conclusion sur deux propositions posées comme vraies (tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel).
Iconocaste -3 thèmes hyper tabous en France qu’il semble impossible d’aborder dans un débat de la société civile ou dans la gestion d’une entreprise ?
- Argent
- Moeurs
- Le recours à un regard extèrieur, distancié et non spécialiste pour un projet ou une prise de décision
Denis Failly - 2 ou 3 noms d’iconoclastes qui vous viennent spontanément à l’esprit depuis 3000 ans ?
Léonard de Vinci, Teillard de Chardin, Martin Luther King, Stephen Hawkins, Edgar Morin, Bouddha,
Iconocaste - La France en 2015_2020, vous l’imaginez comment ?
Denis Failly - Je me placerais plus d'un point de vue des TIC de l'entreprise et des modes de collaboration.
J'aimerai l'imaginer la France désclérosée, innovante, « ubimédia » intelligente collectivement.
Mais est ce la fin des états nations ? Et la pertinence de parler de la France comme entité indivisible, géographiquement défini avec une autorité politique supplantée par des méta décisions (Europe Monde...) qui la dépasse, est aussi posée
Des sphères de co-prospérité collaboratives, partageables à des échellons plus internédiaires se mettront en place, des régions, des pôles d'activités, des universités, des individus...inter-reliés se passeront des frontières et des autorités traditionnellement définis pour apprendre, communiquer, enseigner, se rencontrer, travailler, faire de la Recherche, faire du business...dans un vaste réseau/cerveau planétaire pervasive ou le luxe sera de pouvoir être « débranché ».
Nous pourrons être potentiellement le « partner » de quelqu'un n'importe où n'importe quand...
Les strates traditionnelles et les carcans auront sautés, la longue traîne des talents ignorés par manque d'audace et de prise de risques verront de nouveaux possibles s'ouvrir.
Nous prendrons nos distances avec les soi disants experts bouffis de certitudes et nous laisseront une plus grande place aux créatifs, innovants en dehors des clones formatés issues des traditionnelles filières que nous connaissons.
Une France de l'imaginaire apte à traduire efficacement ce bouillonnement pour faire avancer les individus, la société, voire même une certaine idée de civilisation. Il ne s'agira donc pas d'une réverie comtemplative...
Une nouvelle « écologie de l'esprit » se révelera peut être avec les quelques caractéristiques et questionnement suivants :
- Penser la réticularité c'est-à-dire plutôt une pensée réseau / pensée rhyzome » qu’une pensée binaire, unipolaire…
- Une prise de conscience de l’inter – dépendance des systèmes (biosphère, sociosphère, noosphère) dont l’équilibre est fragile ou à (re)conquérir mais dans tous les cas à cultiver et préserver.
- La prise en compte de la dimension hologrammique ou fractale d’un univers (nature, humanité, projet…) où la partie à conscience du tout et inversement.
- Une quête de sens et une forme de spiritualité autour d’un certains nombre de questions dont trois qui s’enchevêtrent;
- Qu’allons nous faire de notre vie ?
- Qu’allons nous faire de notre espèce ?
- Qu’allons nous faire de notre planète ?
Mais puique qu'il faudra raisonner non plus nation, france, mais « Monde » les menaces dont nous connaissons les germes pathogènes seront innombrables (terrorisme, guerre énergétique, rareté de l'eau, problémes écologiques, migrations de survie des plus pauvres, guerre de l'information, éthique et respect de la vie privée...).
Effectivement en univers incertain, complexe et flou on ne peut qu'imaginer et non prévoir (le grand verbe du 20ème siècle), la voiture monde fonce à toute allure, phares étéints mais qui a légitimité à prendre le volant ?
Dans tous les cas quelques soit nos fonctions, statuts, activités, niveaux de décisions nous sommes tous concernés alors sortons de nos bulles.
Iconocaste - Un DADA sur lequel vous aimeriez développer des propos « iconoclastes » en 2007 [2008] par rapport au votre domaine d’activité, vos passions ou vos convictions ?
Denis Failly - La fertilisation croisée avec d'autres disciplines (Sociologie, Sciences...) que la mienne pour renouveler, enrichir et développer le Marketing; le management, l'entreprise du 21ème siècle qui replace l'homme dans cet écosystème qui reste à inventer.
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02.07.2008
Homo Sapiens 2.0

Homo Sapiens 2.0,
Introduction à une histoire naturelle de l'hyperinformation
Denis Failly - Gérard Ayache, dés la Lecture du titre de votre dernier ouvrage "Homo Sapiens 2.0, introduction à une histoire naturelle de l'hyperinformation", et avant la lecture du livre proprement dite, on ne peut s'empêcher de faire un lien entre le terme Homo sapiens qui concerne l'évolution, l'unité de la condition humaine et l’étiquette 2.0 qui sert dans le monde des technologies, comme chacun sait, à nommer une nouvelle version plus évolué d'une application, d'un logiciel.
Qui plus est, on pense aussi de suite à la seconde vie de l'Internet dite Web 2.0 avec ses nouveaux usages (autoproduction, participation, collaboration...) ou même au livre de Ray Kurzweil (mouvance transhumaniste) "Humanité 2.0" (titre français), bref deux termes qui semblent nous acheminer, disons pour faire simple vers un rapprochement Homme-Machine et qui interroge donc notre devenir en tant qu'espèce; Pourriez vous en donc en quelques mots nous dresser l'intention de ce livre ?
Gérard Ayache -
Homo sapiens 2.0 est une histoire naturelle de l’information que je fais remonter aux origines de la vie sur cette planète. Information et vivant sont indissociablement liés ; au fond, parler d’une histoire de l‘information, c’est parler d’une histoire de la vie. La transition vers une deuxième version d’Homo sapiens, thème qui est au cœur de ce livre, est le fruit de cette histoire naturelle de l’information. Elle est un pur produit de l’évolution darwinienne, combinant ensemble l’homme est ses projections, c'est-à-dire toutes les idées, les technologies, les cultures qu’il invente sans cesse.
Cette transition, ou pour être plus exact, cette « métatransition » n’est pas finalisée ni contrôlée. Cela est valable pour tous les systèmes évolutifs, mais la phase de transition dans laquelle nous nous situons aujourd’hui d’opère à une vitesse accélérée, inédite dans toute l’histoire de l’espèce humaine.
La métatransition vers homo sapiens 2.0 est provoquée par la lame de fond de l’hyperinformation qui brasse dans un même mouvement des objets mi-inertes, mi –intelligents qui grouillent pour former des entités, des organismes, des hommes , connectés ensemble dans une gigantesque « chimère », assemblage d’information numérique et de matière.
Denis Failly - Vous montrez qu'il existe une logique "numérique" du vivant des origines de la vie à l'homo sapiens sapiens, quelle sont les trajectoires qui vous font passer de la notion d'information qui préexiste à 'l'homme" (dans la matière, l'énergie, premières bactéries ...) pour aboutir à l'hyperinformation "libérée" par l'homme.
Gérard Ayache - L’information n’a pas été inventée par les hommes. Elle est un élément fondamental de l’univers au même titre que la matière et l’énergie. Sans l’information, l’univers après le big bang aurait été chaotique, la matière désorganisée, la vie impossible. La vie n’est possible que parce qu’il y a l’information. La caractéristique principale du vivant, c’est le métabolisme, c'est-à-dire l’échange permanent d’information avec le milieu, avec les autres. Et cela est valable pour la bactérie la plus primitive comme pour l’espèce animale la plus évoluée.
Cette information qui est au cœur même du vivant, nous savons qu’elle est de nature numérique. Les gènes, avec leur structure interne sophistiquée, sont de longues chaînes d’information digitale. Ils sont numériques, au sens fort du terme, celui des ordinateurs ou des Cdroms. Cette information étant de nature numérique, elle peut être copiée indéfiniment sans perte de qualité. C’est pour cela que les caractères d’ADN sont dupliqués d’une génération à l’autre avec une précision quasi absolue.
L’homme, à travers ses projections imite sans le savoir le vivant. Le langage est un ensemble finalement assez réduit de phonèmes (entre 30 et 70 pour toutes les langues parlées du monde) qui, organisés d’une certaine manière, forment une langue. L’écriture utilise, à travers l’alphabet, une numérisation des sons qui permet une reproductibilité parfaite et une diffusion sans limites. La numérisation de l’information par des procédés de plus en plus sophistiqués est constante dans l’histoire de l’humanité. Mais à partir du moment où l’homme a été capable de traduire le réel –le numériser- en une suite de 0 et de 1, il a libéré l’hyperinformation. Dès lors, les logiques de duplication à l’extrême, de convergence des supports, de mise en réseaux ont entamé un développement exponentiel dont nous ne sommes, aujourd’hui qu’aux rudimentaires prémisses.
Denis Failly - Collaboration, coopération, Intelligence collective...sont des thèmes dans l'air du temps, si on reprend la thèse de l'endosymbiose en série de Lynn Margulis, l'espèce humaine notamment, serait dans le lointain de nos origines, à l'âge du règne solitaire des bactéries et des microbes, le résultat de dynamiques coopératives et collaboratives encore engrammées aujourd'hui dans nos cellules humaines; L'homme est - il par nature un être collaboratif ?
Gérard Ayache - Ce n’est pas l’homme seulement qui est un être collaboratif comme vous dites. C’est le vivant en général qui ne peut se développer que par les échanges (j’ai parlé du métabolisme), les stratégies concertées de développement, de conquête de territoire, de survie, d’évolution. On sait aujourd’hui que les bactéries les plus primitives, celles qui vivaient dans leur soupe primitive il y a 3.5 milliards d’années, développaient des réseaux concertés et intelligents de survie.
La biologiste américaine Lynn Margulis a développé brillamment la thèse de l’endosymbiose en série. Il s’agit, pour faire simple, de la mise en commun des ressources d’organismes différents qui échangent leurs compétences, les associent, pour créer un organisme vivant nouveau, plus performant. Nous avons dans notre corps une multitude de traces de ces pratiques d’intelligence collaborative nées au fond des âges.
Denis Failly - A la suite d'Ignacio Ramonet que vous citez, vous soulignez la contradiction entre d'une part une abondance d'informations (propulsées notamment pas les TIC) et qui devrait signifier diversité et d'autre part, une certaine uniformité, homogénéité dans la pensée ambiante génératrice par exemple de ce que l'on nomme la World Culture.
Ne pensez vous pas par exemple que justement les usages dits Web 2 ou tout un chacun peut potentiellement se réapproprier, détourner, auto produire, (re)construire...des contenus (informations, connaissances,...) sont des moyen d'en sortir pour métisser, hybrider, réinventer...loin des fourches caudines des filtres officiels que sont par exemple les experts, journalistes, grands émetteurs d'informations...?
Gérard Ayache - L’hyperinformation a libéré la diffusion des informations. Elles se bousculent maintenant pèle mêle dans les réseaux, mélangeant allègrement les folies, les passions, l’intelligence et la bêtise humaine. Le résultat de cette force libérée forme un paysage composé à la fois de quelques îlots d’originalité et de longues plaines d’uniformité et de monotonie. Le web 2.0 n’est pas seulement le moyen de rompre cette monotonie. C’est surtout la possibilité de renverser le schéma traditionnel de la communication. Il n’y a plus un émetteur qui envoie un message à un récepteur, il y a des récepteurs qui se situent au cœur d’un tourbillon d’informations et qui sont eux-mêmes des producteurs de trajectoires. J’avais appelé ce phénomène la méta-information.
Ce renversement du flux de la communication pose des problèmes à ce que vous appelez les filtres officiels, c'est-à-dire les médiateurs (journalistes, experts, etc...). Ils ne peuvent plus remplir comme avant leur rôle d’intermédiaire entre le réel et le public. Car le public veut se faire sa propre idée du réel. Et il peut désormais le faire s’il possède la capacité de se diriger avec sagacité dans l’océan des informations. Il devient aussi émetteur voire source d’information. Nous ne sommes pas là seulement en présence d’un problème de concurrence, mais face à une véritable remise en question de la crédibilité des médiateurs traditionnels qui devront opérer une véritable révolution idéologique s’ils veulent survivre à terme.
Denis Failly - S’il est une discipline ou du moins un corpus de connaissances en construction, d'origine anglo-saxonne (Travaux de Dawkins et Blackmore) peu discutée en France (excepté par Pascal Jouxtel et la SFM*) dont vous parlez à de nombreuses reprises dans le livre, c'est bien de la Mémétique qui serait donc à la culture (le Mème) ce que sont les gènes à la biologie dans la dimension de transmission et de réplication de l'information, des idées, des stéréotypes, rumeurs, des pratiques du quotidien (Michel de Certeau).
Si on prend l'image d'un saut continuel de "cerveaux en cerveaux", l''histoire de l'homme (ce qu'il fait, dit, transmet, invente...) des origines à aujourd'hui serait donc en partie une histoire de transmission et de reproduction culturelle, une saga mémétique en somme, ce qui pose par exemple aujourd'hui aussi la question de la part identifiable d'idées, innovations, concepts réellement nouveaux et inédits (et selon quels critères) dans nombre de domaines des activités humaines ?
Gérard Ayache - Il est vrai que la mémétique est une discipline peu étudiée (voire méprisée) en France. Peut-être en avons-nous un peu peur car elle remet en question des pans entiers de notre pensée (notamment structuraliste). Elle est pourtant un bon moyen pour comprendre l’évolution des phénomènes culturels et éviter de se laisser berner par les discours réducteurs sur le génie et le progrès humain. Ce que la mémétique montre notamment, c’est que les projections de l’homme (ses innovations technologiques par exemple), se déploient et s’enrichissent selon un véritable schéma évolutionnel. Le seau en plastique n’aurait pu exister s’il n’y avait eu, avant, un seau en bois. L’appareil photo numérique n’aurait pu voir le jour si l’appareil argentique n’avait jamais été inventé. Chaque innovation est le fruit d’une évolution qu’on le veuille ou non. Plus encore, ces innovations, ces techniques, une fois projetées, nous échappent, elles participent toutes seules au grand bal de l’évolution avec ses déchets, ses ratés et ses stars...
Denis Failly - Les interrogations que pose Homo Sapiens 2.0 (à l'instar d'un Ray Kurzweil, Hans Moravec, Teilhard de Chardin et son point Omega en son temps...) s'inscrivent dans la période actuelle où beaucoup s'interrogent sur le devenir de notre humaine condition.
A l'aune des recherches en génétique, bio, neuro et nano technologies, interfaces hommes machines...qui s'accélèrent les interrogations quant aux devenir de l'humain font florès, dans de multiples domaines et à divers échelles qui ne se sont pas nécessairement concertées (thème de la rupture, de la civilisation, du post humain, singularité...);
Pour reboucler avec ma première question sur le titre fort "Homo Sapiens 2.0", quel est votre regard sur ce que l'on peut imaginer être une prise de conscience, êtes vous optimistes et Homo Sapiens 2.0 est il le point final à "l'hominisation inachevé" dont parla Edgar Morin.
Gérard Ayache - Je ne pense pas du tout qu’homo sapiens 2.0 soit le stade ultime de l’hominisation. Nous n’en sommes qu’à une étape mais elle est cruciale. Plus que d’étape, il faudrait plutôt parler de carrefour. Homo sapiens 2.0 peut s’engager dans une voie qui le mènera, à relativement brève échéance, à sa perte. Une autre voie, au contraire le mènerait vers une intelligence augmentée, constructive, positive pour l’espèce humaine ; une autre voie enfin peut nous diriger vers une scission de l’espèce en infra ou ultra-humains. Rien ne peut aujourd’hui nous inciter à être plutôt optimiste ou plutôt pessimiste. Le jeu est ouvert. Il nous appartient à tous de décider si le bonum humanum comme disent les philosophes, le « bien humain » -sans avoir besoin de le préciser plus- est bafoué ou respecté dans le moindre de nos actes.
Denis Failly - Gérard Ayache je vous remercie.
*SFM: Société Francophone de mémétique
08:20 Publié dans - Complexité, - Entretiens, - Internet, Web2.0, - Livres du moment, - Prospective, trends, - Sciences | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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26.06.2008
Une révolution du management, le modéle Google
Une interview de Bernard Girard
pour la seconde édition de son livre :
Une révolution du management, le modéle Google
12 règles de management appicables à toutes entreprises
M21 Editions - 2008
Denis Failly - Bernard Girard, nous nous sommes déjà croisé il y a bientôt deux ans pour une interview à l'occasion de la sortie de la première édition de votre livre "Le modéle Google, Une révolution du Management", alors j'ai envie de vous demander de suite :
Quoi de neuf chez Google depuis deux ans, sachant qu'à l'échelle d'Internet, tout va très vite et c'est un laps de temps plutôt long riche en évènements ?
Bernard Girard -
L'entreprise a grandi, augmenté ses parts de marché et sa domination sur la recherche sur les marchés sur lesquels elle était déjà dominante (USA, Europe) et elle progresse sur des marchés plus difficiles comme ceux d'Asie. Elle s'est imposée sur le marché de la cartographie à peu près inexistant, il y a trois ans, qui promet de devenir l'un des grands marchés de demain (la carte devenant une interface privilégiée pour un nombre croissant d'applications)
Denis Failly - La france, pays de Descartes, affectionne les chiffres, auriez - vous quelques ordres de grandeurs actualisés à nous donner concernant Google aujourd'hui ?
Bernard Girard - Je ne suis pas sûr que la France (et Descartes) aiment tant les chiffres que cela. Dans le cas de Google ils ont ceci de très particulier qu'ils sont très labiles. J'éviterai donc d'en donner de trop précis, ils seraient forcément faux.
On peut cependant dire :
- que les effectifs ont fortement progressé, même si l'on devine que depuis quelques mois la direction a levé le pied sur les recrutements massifs
- que l'action après avoir atteint des sommets est revenu à des niveaux plus "raisonnables" (si ce mot a, dans le contexte financier, le moindre sens),
- que le chiffre d'affaires réalisé avec la publicité ne fait que croître et que l'entreprise ne parait pas aujourd'hui affectée par la crise
Bernard Girard - On trouve tout cela dans la nouvelle édition de mon livre dont je vous recommande la lecture. Il serait trop long de les détailler ici. Je voudrais simplement rappeler qu'ils ont innové :
- dans le management de l'innovation et de la gestion des produits (avec la règle du couteau suisse, les petites équipes, le turn-over rapide des ingénieurs au sein de l'entreprise…)
- dans le management des ressources humaines (avec notamment la règle des 20% et l'attention mise sur la réputation),
- dans celui des relations avec les utilisateurs et les clients (automatisation des relations commerciales, mise à disposition des clients d'outils pour améliorer les performances de leurs annonces…)
Bernard Girard - Je ne suis pas sûr de bien comprendre l'objection. Google donne accès à des documents, sans les sélectionner. Il y aurait pensée uniformisée si Google ne donnait accès qu'à une seule famille de documents. Google est une immense bibliothèque. On n'a jamais accusé les bibliothèques d'uniformiser la pensée. Elles font tout le contraire. Google aussi.
Bernard Girard - Google a certainement des projets sur le web sémantique mais j'imagine qu'ils concerneront plus des problèmes sémantiques, comme la traduction ou l'aide à la rédaction que la recherche qui n'en a pas vraiment besoin.
Bernard Girard - Ce matin la presse américaine parle de nouvelles négociations entre Microsoft et Yahoo! pour le rachat de ce dernier par l'éditeur d'Office. Les jeux ne sont donc pas faits. Il me semble cependant que le rapprochement de deux entreprises qui ont les mêmes forces (mail, finance, chat) et les mêmes faiblesses (la recherche) n'est pas une très bonne idée.
Denis Failly - Bernard Girard je vous remercie
23:55 Publié dans - Entretiens, - Innovation, - Internet, Web2.0, - Livres du moment | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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21.06.2008
Marketing 2.0, l'intelligence collective
Une interview de François Laurent, co-président de l'ADETEM créateur du blog Marketingisdead
Denis Failly - François, ton nouveau livre "Marketing 2.0, l'intelligence collaborative", est écrit par quelqu'un qui à mené une carrière d'hommes d'études, de marketing et de communication au sein des grands groupes dédiés à ces domaines, tu es donc un praticien et un témoin privilégié des évolutions. Au fond si le marketing est en crise, qu'est ce qui a fondamentalement changé entre le marketing du 20ème siècle le marketing d'aujourd'hui et de demain à inventer ?

François Laurent - Les moyens dont disposent aujourd'hui les consommateurs face aux marques : le marketing doit aujourd'hui faire face à deux révolutions qui se sont succédées en quelques années.
Web 1.0 quand il y a 5 à 6 ans, les consommateurs ont découvert qu'Internet leur permettait d'accéder à des informations dont ils ne disposaient pas auparavant : les comparateurs de prix constituent une source majeur d'information, bien devant les sites des marques et la publicité, ce qui leur permet de dialoguer d'égal à égal avec les distributeurs lors d'un achat (parfois, ils en savent même plus que les vendeurs)
Web 2.0 qui leur permet désormais de dialoguer entre eux, de donner en toute liberté leur avis sur les produits, de les critiquer le cas échéant : jamais la première thèse du Cluetrain Manifesto n'a autant été d'actualité : les marchés sont des conversations ... dont les marketers s'excluent trop souvent !
Denis Failly - Le Web 2, a généré de nouvelles trajectoires comportementales (auto-production, participation, collaboration, comparaison, critiques, e-opinions....) qui débordent le cadre du microcosme marketing et touchent par ondes successives, progressives voire insidieuses, l'ensemble de la société (thématique de la rupture, société de défiance, contestation des experts, des institutions, des dirigeants, révolution dans les sciences nano-bio-cogno...) ; On ne peut s'empêcher de penser que les (re)-constructions qu'appellent ces observations sont aussi, et par extension : sociétales (développement, sens du capitalisme,..), philosophiques (éthique, identité...) voire anthropologiques et civilisationnelles (place et devenir de l'humain, rapport hommes machines/progrès ...), tu emploies d'ailleurs dans le livre le terme Civilisation 2.0 peut tu compléter ou nous préciser ta pensée ?
François Laurent - Le Web 2.0 a radicalement changé la relation aux marques et le pouvoir de ces dernières ... mais aussi aux élites, aux politiques !
Hier, on était dans une organisation verticale de la société - ou one to many - où le pouvoir d'émettre était détenu exclusivement par une minorité : marques, via les publicitaires et autres gens de marketing, dirigeants (entreprises, associations, etc.), politiques, etc.
Aujourd'hui, tout un chacun peut parler à tout un chacun, la société devient horizontale - on rentre dans le domaine du many to many - ce qui bouleverse tous les repères et surtout renverse la tendance hégémonique de la minorité aux pouvoirs (économique, politique, social).
C'est en ce sens que la révolution Web 2.0 dépasse de loin le cadre étroit du seul marketing et que je parle de Civilisation 2.0.
François Laurent - Le développement d'Internet et des outils high tech permet d'autres accès aux consommateurs : le dialogue peut s'effectuer autrement que dans une salle lors d'un focus groupe, il peut se créer lors d'un bulletin board créé pour la circonstance sur la toile ; cependant, on n'obtient pas les mêmes résultats, puisque la première approche privilégie l'accès à la mémoire sémantique, la seconde à l'épisodique, voire la procédurale.
On peut également se contenter d'écouter ce que les consommateurs disent librement sur la toile : la blogosphère notamment constitue un champ d'investigation remarquable (voir le blog http://www.intelligencecollective.info/ qui publie de nombreuses études sur le sujet).
Parallèlement, les sciences cognitives progressent fortement et l'offre en ce domaine est appelée à s'enrichir prochainement : bref, on assiste une passionnante multiplication des moyens d'accéder au consommateur.
Denis Failly - Lorsqu'on parle de marketing on est amené aussi à s'interroger sur les métiers d'études (marchés, clients, produits...) qui ont longtemps privilégié le quantitativisme à outrance (et je ne parle pas du datamining ou autre Crm analytique) au détriment du qualitatif et de la démarche "observatoire des usages" et non pas simple veille entre soi comme le font certains. L'approche analytique des études consistait à disséquer le client en cibles et en segments en pensant connaître le tout par la partie et par la magie des chiffres; Toi qui connais bien le domaine des études, où en est -on aujourd'hui ?
François Laurent - Il y a la réalité ... et les bonnes pratiques à construire.
La réalité, c'est hélas bien souvent une fuite en avant dans le quantitatif : les clients se muent en une suite de chiffres de plus en plus longue, et comme cela coûte très cher, on va les inonder de spams (pardons de mailings gentiment acceptés lors d'une inscription dans une base "opt in" on ne sait plus trop pour quoi) et les dégouter un peu plus du marketing ou du moins des marketers.
Alors qu'il est possible d'envisager un CRM 2.0 où l'on se glisse tranquillement dans les conversations des internautes ... qui acceptent très bien les marques dans la mesure où elles quittent leur position hégémonique pour dialoguer d'égal à égal.
Je suis en train de construire plusieurs systèmes de ce type - en B2B et en B2C - et j'espère prochainement pouvoir publier quelques résultats sachant que les première retours sont plutôt encourageants.
Denis Failly - Dans l'ouvrage tu énonces que le marketing n'est pas ou plus l'affaire des professeurs mais des praticiens et ne peut-être codifié dans des pensum et autre bibles Marketing « tout en un » à jeter désormais aux orties. Est ce à dire que le marketing n'est plus une question d'outils, de méthodes et recettes mais plus de démarches, états d'esprits, curiosité, intuition, bon sens et auto-construction (et non re-production) « chemin faisant » (anti-planificatrice donc) pour et par l'humain ?
François Laurent - Je pense que les pires ennemis du marketing sont ceux qui rédigent des ouvrages de marketing ... du moins, ceux qui codifient l'expérience passée en la gravant pour toujours dans le marbre.
Le consommateur change extrêmement rapidement - ou du moins sa relation aux marques, aux distributeurs, etc. - parce que l'univers où il évolue subit des bouleversements d'envergure ; prétendre que tout part, par exemple, de motivations et de freins à une époque où les consommateurs sont submergés d'innovations inutiles et indigestes, c'est nier une évidence : ils n'attendent plus rien, ils gèrent le quotidien ! Et comme les innovations de rupture ne se gèrent pas ainsi, on passe à côté de la réalité.
Dans 20 ans, on découvrira enfin les bonnes recettes du marketing collaboratif ... quand il sera presque obsolète (je caricature à peine). Un bon ouvrage de marketing, c'est juste un ouvrage qui vous titille un peu les méninges, vous pousse à regarder le consommateur autrement ... que dans les livres !
Denis Failly - Dans ce contexte 2.0 appelé à l'horizontalité, qui bouillonne de remise en cause, de détournement, de zapping, de désintermédiation et de déplacement des pouvoirs, les marques et leur approches des clients ont-elles encore une légitimité et pour quoi faire ?
François Laurent - Bien sûr que les marques ont une légitimité : celle de faire des bons produits.
C'est-à-dire, revenir aux fondamentaux !
La marque, c'est avant tout le signe d'un bon produit : mais, dans les années 80, le système s'est perverti, elle est devenu un moyen de qualifier son acheteur, système fortement dénoncé par Baudrillard ... mais ô combien efficace, notamment vis à vis de la population chérie et montante des CSP Plus.
Le système identitaire a vécu et les marques n'ont d'autre choix que de retrouver leurs racines ou de disparaitre.
Denis Failly - ADN de la marque, Neuro Marketing, Vision 360 degrés, Programmes de fidélisation, sont parmi d'autres des lithanies et réthoriques (des mémes ?), que l'on voit fleurir dans de nombreux écrits argumentaires, conférences... de prestataires marketing / communication. On peut se demander si ils ne sont -pas des caches misères rassurants face à un vide imaginatif, créatif et devant une réflexion ou des actions (recettes ?) qui s'abreuvent toujours aux mêmes écoles de pensées, aux mêmes sources, au même microcosme qui s'auto-contemple; De ce point de vue d'ailleurs le discours autour du Web2 ne risque t-il pas aussi de tomber dans ce même travers ?
François Laurent - ADN de la marque, Neuro Marketing, Vision 360 degrés ... les publicitaires font feu de tout bois, peut-être parce qu'ils sont encore plus mal à l'aise que les marketers !
Le Neuro Marketing, c'est juste un figure de rhétorique sans réel fondement, parce que les neurosciences se développent : on récupère et comme la confiture, on tartine.
L'ADN de la marque, ça a un autre nom sur la toile : son identité ! Dire qu'une marque, comme n'importe quel autre émetteur de messages, dispose d'une identité, c'est banal. Mais là encore, on puise dans la science et on tartine la rhétorique (voir ci-dessus).
Le 360, c'est plus grave, parce qu'il y a un côté stupide à croire que l'on peut communiquer avec tous les outils à la fois, conjuguer verticalité et horizontalité. J'ai à ce sujet, une image que j'aime bien : les consommateurs qui discutent entre eux sur la toile, sont comme de gentilles grenouillent qui coassent entre elles ; communiquer verticalement, c'est comme jeter un pavé dans la mare ... et se demander pourquoi elles s'enfuient !
Denis Failly - La majorité des contenus qui alimentent la toile sont le fait de particuliers, qui par ailleurs sont potentiellement des prospects ou des clients pour les marques, hors on constate qu'un certain nombre de sites de grands annonceurs bien que riche de services, d'informations utiles, d'interfaces navigationnelles esthétiques et pratiques persitent à ne pas engager la relation, le dialogue véritable (commentaires, remontées, témoignage...) avec les internautes, comme si ils s'accomodaient du Web 2 dans des aspects purement technologiques (3D, Ajax, Flash...) en niant totalement le ressort et le besoin d'humanisation et de collaboration que révèle Web 2; Comment expliques tu cet autisme et qu'elles seraient les contours d'un véritabe marketing collaboratif ?
François Laurent - Le Web 2.0, c'est tout sauf une affaire de technologie !
Les internautes n'ont pas toujours envie de venir sur les sites des marques quand ils peuvent discuter tranquillement entre eux ... d'où le développement de plateformes de blogs comme Blogsdevoyage (Expédia) ou Blogscheval (Haras Nationaux).
Plus récemment, des sociétés comme Cisco ont lancé des sites collaboratifs sur des thèmes volontairement éloignés de leur cœur de métier : ainsi sur Human Network de Cisco, tout citoyen peut proposer des réponses concrètes « aux défis de notre société : sur l’emploi, l’environnement, l’économie, l’éducation, la santé, la vie associative », etc.
Il est toutefois trop tout pour en connaître les réelles retombées.
Denis Failly - Pourrais tu nous citer un exemple de marques, fabricants, sites...qui te semble préfigurer dans le bon sens la pratique d'un marketing intelligent et au fait des mutations en cours ?
François Laurent - L'Oréal constitue pour moi un bon exemple : celui des gens qui osent, sans peur de prendre des risques.
L'exemple du http://www.journaldemapeau.fr est intéressant : ils lancent un faux blog pour faire la promotion de leur nouveau produit miracle : Peel Microabrasion. Mais les consommatrices ne s’en laissent pas compter : les commentaires négatifs affluent. Comment réagir ? En reconnaissant humblement son erreur, et en jouant le jeu de l'honnêteté : ils modifient le blog, y accueillent de vrais consommatrices ... et c'est un succès.
Ils n'ont pas non plus hésité à utiliser des spots créés par des téléspectateurs sur Current TV aux USA, la chaine créée par Al Gore dont 1/3 des contenus sont confectionnés par les téléspectateurs : résultat une publicité de qualité, conforme à l'environnement de la chaine ... je me demande d'ailleurs pourquoi ils continuent à payer des sommes folles des agences de publicité qui ne font pas toujours mieux !
Denis Failly - Dans des contextes à densités technologiques et dématèrialisées croissantes, comment vois - tu évoluer à long terme le marketing, face notamment à la multitude des univers , des supports , des objets, des interfaces (virtuels / réels, homme-machine, ubiquité, pervasivité...) que l'on est susceptible de voir apparaître ?
François Laurent - Deux évolutions sont à prévoir :
- celle des amoureux de technologie ... tous les publicitaires aimant la facilité : on va poursuivre les consommateurs jusqu'au plus profond de leur intimité en leur envoyant des messages sur leur mobile quand ils auront le malheur de passer devant une boutique ... et il y en a beaucoup en ville ! L'idée, c'est de vendre de plus en plus cher des prouesses technologiques à des annonceurs sans se soucier de ce que les consommateurs sont capables d'accepter.
- celles des marketers à l'écoute des citoyens : plus discussion, plus de collaboration, plus d'éthique, moins de superflu, moins de gâchis, etc. Pour moi, un des plus beaux exemple de Marketing 2.0, ce sont les AMAP : il n'y a pas un gramme de technologie là-dedans.
Le marketing 2.0, c'est le marketing de la réconciliation entre les marques et les consommateurs : et dans ce domaine, il y a beaucoup à faire !
Denis Failly - Pour terminer, tu développes une charge assez virulente et d'ailleurs argumentée, vis à vis du Marketing, et je me demandais comment tes écrits, réflexions, que ce soit dans l'ouvrage dont nous parlons ou à travers ton blog (le titre « Marketing is dead » est clair) sont perçus par les grands annonceurs, disons traditionnels, qui sont membres de l'Adetem (Association Nationale du marketing) dont tu es Co- Président ?
François Laurent - Ma charge n'est pas une charge contre le marketing : on ne publie pas un livre comme celui-ci si on pense que le marketing ne sert à rien.
Ma charge est une charge contre le mauvais marketing, ce qui n'est pas la même chose et un plaidoyer pour un marketing qui arrête de prendre les consommateurs comme une suite de chiffres (dont ceux inscrits sur leur carte bancaire) : il faut retrouver l'esprit fondateur qui était beaucoup plus emprunt d'humanité.
Les marketers doivent réapprendre à respecter leurs clients ; la bonne nouvelle, c'est que cette prise de conscience me semble plutôt en bonne voie. La mauvaise, c'est que le chemin à parcourir est encore long. Heureusement, je suis optimiste, et j'ai la chance de pouvoir discuter avec des marketers qui œuvrent dans le bon sens.
Denis Failly - Merci François
22:10 Publié dans - Entretiens, - Internet, Web2.0, - Marketing-Communication, - Prospective, trends | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : marketing 2.0, marketing, interview, failly, Denis Failly, intelligence collective, marketing collaboratif |
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07.03.2008
L’apport à la prospective et à l’innovation des analyses situationnelles et des raisonnements inductifs
Vous développez des travaux pointus sur les analyses situationnelles et les algorithmes inductifs. Quelle est l’origine de votre intérêt pour ces domaines ?
Dans les années 80-85, lorsque je travaillais dans le secteur de la robotique et que je concevais des systèmes dédiés à des unités d’assemblage semi-automatiques, je me suis préoccupé des situations personnelles des opérateurs quand j’ai réalisé que celles-ci influaient beaucoup sur les performances, les questions de maintenance, etc. Or les situations des individus n’étaient jamais prises en compte…Par la suite, entre 1985 et 1995, dans le cadre de mon métier d’ingénieur en organisation chez Thalès je me suis intéressé au rôle de l’individu dans le pilotage de systèmes complexes. Je voulais qu’on redonne aux individus les moyens de contrôler les situations rencontrées.
A partir de là, j’ai conduit des recherches portant sur la modélisation des situations (modèles de capacité-maturité) et sur les algorithmes inductifs.
L’idée de base sur laquelle repose mes recherches, est que l’analyse de situations permet de voir ce que les situations induisent ou peuvent induire. On ouvre ainsi le champ des possibles.
En quoi consistent les algorithmes inductifs ?
Les algorithmes inductifs constituent la troisième catégorie des algorithmes après les algorithmes déductifs et les algorithmes génétiques.
- Les algorithmes déductifs permettent de dérouler des raisonnements préétablis qui traitent de façon strictement répétitive des données en entrée pour en déduire des données en sortie.
- Les algorithmes génétiques introduisent une certaine dose d’évolution dans le traitement ce qui permet de varier les données de sortie obtenues avec les même données d’entrée. La variation peut être aléatoire ou fonction des traitements effectués par le passé. Dans ce dernier cas on parle d’apprentissage.
- Les algorithmes inductifs reposent sur des principes de généralisation qui permettent d’essayer des traitements sur des données qui n’étaient pas prévues pour cela, en élargissant de façon arbitraire leur champ d’application.
La normalisation bien pensante les a exclus de toute formation leur préférant l’esthétique du raisonnement déductif.
Or force est de constater que l’usage au sein de notre société relève bien plus de comportements inductifs que déductifs. Mettez un produit dans les mains de millions de personnes et vous verrez émerger de nouveaux emplois de ce produit qui curieusement, répondent à des principes inductivistes.
La construction d’une machine inductive permettant de traiter efficacement de l’évolution probable de situations est un chantier qui nécessite plusieurs composantes :
- La définition d’un cadre d’application suffisamment restreint pour rendre possible sa construction avec des moyens actuels,
- La définition d’un langage approprié pour manipuler les situations,
- Une architecture répartie et parallèle rendue possible par l’interconnexion de machines en réseau,
- Un dispositif de supervision permettant de contrôler la convergence du système.
De telles machines ont déjà été construites par le passé de façon volontaire ou non. Nous retrouvons ces principes notamment dans les systèmes de gestion des réseaux ou dans certains virus informatiques.
Quels sont réellement les avantages de vos démarches par rapport aux solutions actuelles ?
Les solutions actuelles d’analyse de situation reposent à 99% sur des principes déductifs ou par apprentissage.
Prenons l’exemple des sites Internet de mise en relation. La plupart d’entre eux sont composés d’un annuaire des offres et d’un moteur de recherche. Pour l’utiliser vous devez décrire ce que vous proposez ou qui vous êtes puis attendre que quelqu’un fouille dans tout çà pour peut être « tomber » sur votre fiche.
Leur seule valeur ajoutée réside dans la définition des critères de recherche, la taille de la base annuaire et dans la puissance du moteur.
Mais l’attente de celui qui offre est uniquement que son offre trouve preneur. Rien ne lui sert de mettre en vitrine quelque chose qui n’a pas d’acheteur, cela constitue un volume stérile.
De même l’attente de celui qui cherche n’est pas de passer son temps à fouiller mais d’obtenir rapidement des solutions, peu lui importe que ces solutions soient ou non dans la base.
Le nombre de cas de correspondance obtenu par déduction est par nature très faible. Les offreurs ne pensent généralement pas à tout décrire se privant de critères gagnants, ceux qui cherchent ne savent généralement pas bien décrire non plus leur besoin et les moteurs sont souvent très sélectifs voire bornés.
La conséquence est dramatique, chacun se plaint que plus l’accès à l’information est large et plus le système est chronophage et moins les chances de réussite sont grandes, ce qui parait paradoxal. Combien d’heures une personne accepte-t-elle de perdre chaque jour pour retrouver l’essentiel dans ses mails, dans ses bases, sur le web ? Combien de recherches infructueuses accepte-t-on avant de jeter l’éponge ?
De part leur structure, de tels systèmes ne peuvent remplacer l’homme avec son caractère imaginatif, dans sa capacité à aller au-delà du problème, à élargir son champ de vision, à ouvrir de nouveaux espaces de solution. Tous ces principes relèvent de l’induction.
Sur quoi cela a-t-il concrètement débouché ?
En 1998, en capitalisant sur mon expérience, j’ai pu intégrer mes travaux dans l’offre d’une société que j’ai créée (la société M8). Au début, l’intégration s’est faite dans des méthodes d’organisation agiles (offre Célérial) et aussi dans des offres de formation par mise en situation. Puis, l’incorporation s’est étendue à du conseil en organisation, des process de création, des études d’externalisation, bref tous domaines où il y a des situations complexes à gérer.
Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Ces dernières années (entre 2004 et 2006), j’ai créé un langage et j’ai amélioré les algorithmes.
En 2006, j’ai créé la société Ensuite Informatique pour encapsuler les analyses situationnelles dans des machines car il est plus facile de vendre des solutions packagées sous forme de produits.
Ensuite Informatique propose trois gammes de produits :
- Meri+ : cette gamme vise les sites Internet de vente ou de mise en relation. Dans cette gamme nous avons 45 moteurs dont 12 sont qualifiés, 18 sont en développement et 15 en projet.
- Dynial : cette gamme vise la prise en compte de situations liées à une problématique habituelle (formation, call centers, prospection, risques, décryptages de vidéos, intelligence économique).
- Syger : cette gamme concerne des applications sur mesure ainsi que les grands réseaux multicellulaires ayant à gérer des situations très complexes
Y a-t-il des débouchés ? Quelles ont les applications possibles ?
Nous avons analysé les débouchés en faisant en 2007 des sondages auprès de nos clients et prospects. Cela nous a permis de démontrer l’intérêt du marché. D’ailleurs, nous avons pu vérifier que le concept démarrait aussi aux USA, même si là-bas les applications sont très sectorisées.
Les applications de ce que j’ai développé peuvent se classer en trois typologies : les applications d’optimisation, les applications de simulation, les applications de détection d’émergences.
Quelles sont les applications plus directement liées à l’innovation et à la prospective ?
En liaison avec e-Mergences, nous avons développé ce que nous appelons EmergencesLab pour répondre de façon très novatrice à une problématique nouvelle dont nous sommes témoins.
En effet, tout le monde s’accorde aujourd’hui à considérer la situation de l’utilisateur d’un produit comme élément fondamental et déterminant pour toute approche marketing.
Les bases de données existantes sur les individus (clients, personnels, candidats, abonnés, usagers, etc.…), sur les produits et les objets, les sites internet, les messageries électroniques, sont autant de structures que les moteurs de recherche savent parcourir.
Il ne s’agit plus de caractériser les populations mais bien de comprendre les situations dans lesquelles chaque utilisateur se trouve et exploiter toute nouvelle application émergente.
La première vague Internet a permis d’élargir le champ des données accessibles à chacun et a été consacrée à la mise à disposition et à la circulation d’information. On a vu à cette occasion émerger de nombreuses entreprises fournisseurs de contenu. Aujourd’hui la technologie est entièrement maîtrisée et l’innovation se fait plus rare.
La deuxième vague est consacrée à la gestion du sens porté par l’information, la compréhension de la situation et les relations entre les acteurs. Elle se caractérise par la prise en compte des contextes et pour ce faire nécessite des progrès importants en matière de technologie.
Il se trouve que la notion de situation correspond à une structure d’information composée de données complexes. Cette structure est suffisamment porteuse de sens pour constituer une réelle évolution des architectures de systèmes d’information. Pour autant, elle est aussi suffisamment simple pour lui permettre de pouvoir être supportée sans attendre de ruptures technologiques.
Nous pensons être aujourd’hui à l’aube de l’avènement de machines d’un genre nouveau dédiées à l’analyse et la simulation situationnelle. L’émergence de produits tels que second life est en une illustration.
Bio: "Ingénieur ESIM, Jean Pierre Malle a exercé pendant 15 ans au sein du groupe Thales sur de nombreux projets secret défense puis au sein de la Direction de l’Organisation et de la Qualté.
Investisseur depuis 15 ans et un des fondateurs de l’association Finances et Technologie qui rapproche des investisseurs et des porteurs de projets de haute technologie, Jean Pierre Malle possède aussi une riche expérience de créateur d’entreprise.
Après une sortie industrielle en juin 2000, il décide de développer une compétence acquise au cours de ses expériences en analyse situationnelle et développe le groupe M8.
Ses interventions se déroulent au sein des directions de la stratégie et des directions opérationnelles de grands groupes dans des secteurs divers tels que la téléphonie avec Bouygues Telecom, l’audiovisuel avec TF1, la banque avec Lloyds ou Banque de France, l’industrie avec Labor Hako, Electrabel ou IBM, les services avec Europcar, les administrations et aussi auprès de nombreuses PME ou TPE
Créateur de méthodes telles que des méthodes pour rendre les organisations agiles, des méthodes d’analyse situationnelles, des méthodes de modélisation des comportements il met a profit son expérience pour le développement de systèmes informatiques au service du monde de l’internet..."
16:30 Publié dans - Complexité, - Entretiens, - Innovation, - Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : algorithmes, Jean-Pierre Malle |
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02.12.2007
HUMANITE 2.0 - Singularité
Humanité 2.0,
La bible du changement
Une interview de Ray Kurzweil autour de Humanité 2.0, La bible du changement (M21 Editions, 2007)
Titre original "The Singularity Is Near: When Humans Transcend Biology"
Denis Failly - Welcome Ray Kurzweil and thank you to grant me a interview for the french blog dedicated to innovation and futur: Les Entretiens du Futur. Let's go now in the heart of the matter. What is "Singularity" the center peace of your book "The Singularity Is Near: When Humans Transcend Biology" ?
Ray Kurzveil -
Within a quarter century, nonbiological intelligence will match the range and subtlety of human intelligence. It will then soar past it because of the continuing acceleration of information-based technologies, as well as the ability of machines to instantly share their knowledge. Intelligent nanorobots will be deeply integrated in our bodies, our brains, and our environment, overcoming pollution and poverty, providing vastly extended longevity, full-immersion virtual reality incorporating all of the senses (like “The Matrix”), "experience beaming” (like “Being John Malkovich”), and vastly enhanced human intelligence. The result will be an intimate merger between the technology-creating species and the technological evolutionary process it spawned.
Nonbiological intelligence will have access to its own design and will be able to improve itself in an increasingly rapid redesign cycle. We’ll get to a point where technical progress will be so fast that unenhanced human intelligence will be unable to follow it. That will mark the Singularity.
I set the date for the Singularity—representing a profound and disruptive transformation in human capability—as 2045. The nonbiological intelligence created in that year will be one billion times more powerful than all human intelligence today.
The term “Singularity” in my book is comparable to the use of this term by the physics community. Just as we find it hard to see beyond the event horizon of a black hole, we also find it difficult to see beyond the event horizon of the historical Singularity. How can we, with our limited biological brains, imagine what our future civilization, with its intelligence multiplied trillions-fold, be capable of thinking and doing? Nevertheless, just as we can draw conclusions about the nature of black holes through our conceptual thinking, despite never having actually been inside one, our thinking today is powerful enough to have meaningful insights into the implications of the Singularity. That’s what I’ve tried to do in this book.
Denis Failly - You talk us about the ability of futur machine to reach and overpass the ability of computation of human brain (and even human race) could you give us some elements of comparison, some order of magnitude about this "futur software of human intelligence"
Ray Kurzweil - In the book, I show how we need about 10 quadrillion (10^16) calculations per second (cps) to provide a functional equivalent to all the regions of the brain. Some estimates are lower than this by a factor of 100. Supercomputers are already at 100 trillion (10^14) cps, and will hit 10^16 cps around the end of this decade. Several supercomputers with 1 quadrillion cps are already on the drawing board, with two Japanese efforts targeting 10 quadrillion cps around the end of the decade. By 2020, 10 quadrillion cps will be available for around $1,000. Achieving the hardware requirement was controversial when my last book on this topic, The Age of Spiritual Machines, came out in 1999, but is now pretty much of a mainstream view among informed observers. Now the controversy is focused on the algorithms.
To understand the principles of human intelligence we need to reverse-engineer the human brain. Here, progress is far greater than most people realize. The spatial and temporal (time) resolution of brain scanning is also progressing at an exponential rate, roughly doubling each year, like most everything else having to do with information. Just recently, scanning tools can see individual interneuronal connections, and watch them fire in real time. Already, we have mathematical models and simulations of a couple dozen regions of the brain, including the cerebellum, which comprises more than half the neurons in the brain. IBM is now creating a simulation of about 10,000 cortical neurons, including tens of millions of connections. The first version will simulate the electrical activity, and a future version will also simulate the relevant chemical activity. By the mid 2020s, it’s conservative to conclude that we will have effective models for all of the brain.
At that point, we’ll have a full understanding of the methods of the human brain. One benefit will be a deep understanding of ourselves, but the key implication is that it will expand the toolkit of techniques we can apply to create artificial intelligence. We will then be able to create nonbiological systems that match human intelligence in the ways that humans are now superior, for example, our pattern- recognition abilities. These superintelligent computers will be able to do things we are not able to do, such as share knowledge and skills at electronic speeds.
By 2030, a thousand dollars of computation will be about a thousand times more powerful than a human brain. Keep in mind also that computers will not be organized as discrete objects as they are today. There will be a web of computing deeply integrated into the environment, our bodies and brains.
Denis Failly - Is it time of AI (Artificial Intelligence) return ?
Ray Kurzweil - There was a boom and bust cycle in AI during the 1980s, similar to what we saw recently in e-commerce and telecommunications. Such boom-bust cycles are often harbingers of true revolutions; recall the railroad boom and bust in the 19th century. But just as the Internet “bust” was not the end of the Internet, the so-called “AI Winter” was not the end of the story for AI either. There are hundreds of applications of “narrow AI” (machine intelligence that equals or exceeds human intelligence for specific tasks) now permeating our modern infrastructure. Every time you send an email or make a cell phone call, intelligent algorithms route the information. AI programs diagnose electrocardiograms with an accuracy rivaling doctors, evaluate medical images, fly and land airplanes, guide intelligent autonomous weapons, make automated investment decisions for over a trillion dollars of funds, and guide industrial processes. These were all research projects a couple of decades ago. If all the intelligent software in the world were to suddenly stop functioning, modern civilization would grind to a halt. Of course, our AI programs are not intelligent enough to organize such a conspiracy, at least not yet.
Denis Failly - isn’t there any limits to expand the power of computation?
Ray Kurzweil - There are limits to the exponential growth inherent in each paradigm. Moore’s law was not the first paradigm to bring exponential growth to computing, but rather the fifth. In the 1950s they were shrinking vacuum tubes to keep the exponential growth going and then that paradigm hit a wall. But the exponential growth of computing didn’t stop. It kept going, with the new paradigm of transistors taking over. Each time we can see the end of the road for a paradigm, it creates research pressure to create the next one. That’s happening now with Moore’s law, even though we are still about fifteen years away from the end of our ability to shrink transistors on a flat integrated circuit. We’re making dramatic progress in creating the sixth paradigm, which is three-dimensional molecular computing.
The ultimate 2 pound computer could provide 1042 cps, which will be about 10 quadrillion (10^16) times more powerful than all human brains put together today. And that’s if we restrict the computer to staying at a cold temperature. If we allow it to get hot, we could improve that by a factor of another 100 million. And, of course, we’ll be devoting more than two pounds of matter to computing. Ultimately, we’ll use a significant portion of the matter and energy in our vicinity. So, yes, there are limits, but they’re not very limiting.
Denis Failly - Jumping over the 6 phases that you describe in your book, The singularity will be the point of merging between our biological condition with three revolutions, where non biological intelligence transcend the biological one, shall we become a kind of human 2.0 ?
Ray Kurzweil - In the book, I talk about three great overlapping revolutions that go by the letters “GNR,” which stands for genetics, nanotechnology, and robotics. Each will provide a dramatic increase to human longevity, among other profound impacts.
G as Genetics [NDLR]
Ray Kurzweil - We’re in the early stages of the genetics—also called biotechnology—revolution right now. Biotechnology is providing the means to actually change your genes: not just designer babies but designer baby boomers. We’ll also be able to rejuvenate all of your body’s tissues and organs by transforming your skin cells into youthful versions of every other cell type. Already, new drug development is precisely targeting key steps in the process of atherosclerosis (the cause of heart disease), cancerous tumor formation, and the metabolic processes underlying each major disease and aging process. The biotechnology revolution is already in its early stages and will reach its peak in the second decade of this century, at which point we’ll be able to overcome most major diseases and dramatically slow down the aging process.
As we are learning about the information processes underlying biology, we are devising ways of mastering them to overcome disease and aging and extend human potential. One powerful approach is to start with biology's information backbone: the genome. With gene technologies, we're now on the verge of being able to control how genes express themselves. We now have a powerful new tool called RNA interference (RNAi), which is capable of turning specific genes off. It blocks the messenger RNA of specific genes, preventing them from creating proteins. Since viral diseases, cancer, and many other diseases use gene expression at some crucial point in their life cycle, this promises to be a breakthrough technology. One gene we’d like to turn off is the fat insulin receptor gene, which tells the fat cells to hold on to every calorie. When that gene was blocked in mice, those mice ate a lot but remained thin and healthy, and actually lived 20 percent longer.
New means of adding new genes, called gene therapy, are also emerging that have overcome earlier problems with achieving precise placement of the new genetic information. One company I’m involved with, United Therapeutics, cured pulmonary hypertension in animals using a new form of gene therapy and it has now been approved for human trials.
Another important line of attack is to regrow our own cells, tissues, and even whole organs, and introduce them into our bodies without surgery. One major benefit of this “therapeutic cloning” technique is that we will be able to create these new tissues and organs from versions of our cells that have also been made younger the emerging field of rejuvenation medicine. For example, we will be able to create new heart cells from your skin cells and introduce them into your system through the bloodstream. Over time, your heart cells get replaced with these new cells, and the result is a rejuvenated “young” heart with your own DNA.
Drug discovery was once a matter of finding substances that produced some beneficial effect without excessive side effects. This process was similar to early humans’ tool discovery, which was limited to simply finding rocks and natural implements that could be used for helpful purposes. Today, we are learning the precise biochemical pathways that underlie both disease and aging processes, and are able to design drugs to carry out precise missions at the molecular level.
The scope and scale of these efforts is vast.
But perfecting our biology will only get us so far. The reality is that biology will never be able to match what we will be capable of engineering, now that we are gaining a deep understanding of biology's principles of operation.
N as Nano revolution [NDLR]
Ray Kurzweil - With nanotechnology, we will be able to go beyond the limits of biology, and replace your current “human body version 1.0” with a dramatically upgraded version 2.0, providing radical life extension.
The “killer app” of nanotechnology is “nanobots,” which are blood-cell sized robots that can travel in the bloodstream destroying pathogens, removing debris, correcting DNA errors, and reversing aging processes.
We’re already in the early stages of augmenting and replacing each of our organs, even portions of our brains with neural implants, the most recent versions of which allow patients to download new software to their neural implants from outside their bodies. In the book, I describe how each of our organs will ultimately be replaced. For example, nanobots could deliver to our bloodstream an optimal set of all the nutrients, hormones, and other substances we need, as well as remove toxins and waste products.
The gastrointestinal tract could be reserved for culinary pleasures rather than the tedious biological function of providing nutrients. After all, we’ve already in some ways separated the communication and pleasurable aspects of sex from its biological function.
As another example, a nanotechnology theorist, Rob Freitas, has a conceptual design for nanobots that replace our red blood cells. A conservative analysis shows that if you replaced 10 percent of your red blood cells with Freitas’ “respirocytes,” you could sit at the bottom of a pool for four hours without taking a breath.
R as Robotics [NDLR]
Ray Kurzweil - The robotics revolution, which really refers to “strong” AI, that is, artificial intelligence at the human level, which we talked about earlier. We’ll have both the hardware and software to recreate human intelligence by the end of the 2020s. We’ll be able to improve these methods and harness the speed, memory capabilities, and knowledge- sharing ability of machines.
To scan the brain and recreate it [NDLR]
Ray Kurzweil - We’ll ultimately be able to scan all the salient details of our brains from inside, using billions of nanobots in the capillaries. We can then back up the information. Using nanotechnology-based manufacturing, we could recreate your brain, or better yet reinstantiate it in a more capable computing substrate.
Our biological brains use chemical signaling, which transmit information at only a few hundred feet per second. Electronics is already millions of times faster than this. In the book, I show how one cubic inch of nanotube circuitry would be about one hundred million times more powerful than the human brain. So we’ll have more powerful means of instantiating our intelligence than the extremely slow speeds of our interneuronal connections.
The nanobots will keep us healthy, provide full-immersion virtual reality from within the nervous system, provide direct brain-to-brain communication over the Internet, and otherwise greatly expand human intelligence. But keep in mind that nonbiological intelligence is doubling in capability each year, whereas our biological intelligence is essentially fixed in capacity. As we get to the 2030s, the nonbiological portion of our intelligence will predominate.
Our interneuronal connections compute at about 200 transactions per second, at least a million times slower than electronics.
Denis Failly - What do you answer to people who think that , old age, ills, death, are the normal fate (Human entropy if I can say) of our existence and we have note to interfere with it ?
Ray Kurzweil - Aging may be “natural,” but I don’t see anything positive in losing my mental agility, sensory acuity, physical limberness, sexual desire, or any other human ability.
In my view, death is a tragedy. It's a tremendous loss of personality, skills, knowledge, relationships. We've rationalized it as a good thing because that's really been the only alternative we've had. But disease, aging, and death are problems we are now in a position to overcome.
Denis Failly - How can you make such predictions in the technological developements which lead to Singularity?
Ray Kurzweil - Predicting specific projects is indeed not feasible. But the result of the overall complex, chaotic evolutionary process of technological progress is predictable.
People intuitively assume that the current rate of progress will continue for future periods. Even for those who have been around long enough to experience how the pace of change increases over time, unexamined intuition leaves one with the impression that change occurs at the same rate that we have experienced most recently. From the mathematician’s perspective, the reason for this is that an exponential curve looks like a straight line when examined for only a brief duration. As a result, even sophisticated commentators, when considering the future, typically use the current pace of change to determine their expectations in extrapolating progress over the next ten years or one hundred years. This is why I describe this way of looking at the future as the “intuitive linear” view. But a serious assessment of the history of technology reveals that technological change is exponential. Exponential growth is a feature of any evolutionary process, of which technology is a primary example.
As I show in the book, this has also been true of biological evolution. Indeed, technological evolution emerges from biological evolution. You can examine the data in different ways, on different timescales, and for a wide variety of technologies, ranging from electronic to biological, as well as for their implications, ranging from the amount of human knowledge to the size of the economy, and you get the same exponential—not linear—progression. I have over forty graphs in the book from a broad variety of fields that show the exponential nature of progress in information-based measures. For the price-performance of computing, this goes back over a century, well before Gordon Moore was even born.
Predicting which company or product will succeed is indeed very difficult, if not impossible. The same difficulty occurs in predicting which technical design or standard will prevail. For example, how will the wireless-communication protocols Wimax, CDMA, and 3G fare over the next several years? However, as I argue extensively in the book, we find remarkably precise and predictable exponential trends when assessing the overall effectiveness (as measured in a variety of ways) of information technologies. And as I mentioned above, information technology will ultimately underlie everything of value.
We see examples in other areas of science of very smooth and reliable outcomes resulting from the interaction of a great many unpredictable events. Consider that predicting the path of a single molecule in a gas is essentially impossible, but predicting the properties of the entire gas—comprised of a great many chaotically interacting molecules—can be done very reliably through the laws of thermodynamics. Analogously, it is not possible to reliably predict the results of a specific project or company, but the overall capabilities of information technology, comprised of many chaotic activities, can nonetheless be dependably anticipated through what I call "the law of accelerating returns."
Denis Failly - The future that you describe us generate at the same time some hopes and some perils, isn't it a utopian vision ?
Ray Kurzweil - A common mistake that people make when considering the future is to envision a major change to today’s world, such as radical life extension, as if nothing else were going to change. The GNR revolutions will result in other transformations that address this issue. For example, nanotechnology will enable us to create virtually any physical product from information and very inexpensive raw materials, leading to radical wealth creation. We’ll have the means to meet the material needs of any conceivable size population of biological humans. Nanotechnology will also provide the means of cleaning up environmental damage from earlier stages of industrialization.
It’s true that the dramatic scale of the technologies of the next couple of decades will enable human civilization to overcome problems that we have struggled with for eons. But these developments are not without their dangers. Technology is a double edged sword—we don’t have to look past the 20th century to see the intertwined promise and peril of technology.
G, N, and R each have their downsides. The existential threat from genetic technologies is already here: the same technology that will soon make major strides against cancer, heart disease, and other diseases could also be employed by a bioterrorist to create a bioengineered biological virus that combines ease of transmission, deadliness, and stealthiness, that is, a long incubation period. The tools and knowledge to do this are far more widespread than the tools and knowledge to create an atomic bomb, and the impact could be far worse.
Denis Failly - In front of inerty, ignorance, misunderstanding, precaution principle, don't you think that some Research (GNR...), technological advances, have to be postponed ?
Ray Kurzweil - It’s a little late for that. But the idea of relinquishing new technologies such as biotechnology and nanotechnology is already being advocated. I argue in the book that this would be the wrong strategy. Besides depriving human society of the profound benefits of these technologies, such a strategy would actually make the dangers worse by driving development underground, where responsible scientists would not have easy access to the tools needed to defend us.
I discuss strategies for protecting against dangers from abuse or accidental misuse of these very powerful technologies in chapter 8. The overall message is that we need to give a higher priority to preparing protective strategies and systems. We need to put a few more stones on the defense side of the scale. I’ve given testimony to Congress on a specific proposal for a “Manhattan” style project to create a rapid response system that could protect society from a new virulent biological virus. One strategy would be to use RNAi, which has been shown to be effective against viral diseases. We would set up a system that could quickly sequence a new virus, prepare a RNA interference medication, and rapidly gear up production. We have the knowledge to create such a system, but we have not done so. We need to have something like this in place before its needed.
Ultimately, however, nanotechnology will provide a completely effective defense against biological viruses.
Denis Failly - If « machines » Nano robots acquire the power of replication like Virus, and are empowered of non biological intelligence they could auto-decide and win, in the extrem, a complete autonomy and why not to become agressive, so which control shall we keep on this risk, shall we create some machines anti-machines ?
Ray Kurzweil - The existential threat from engineered biological viruses exists right now.
There are already proposals for ethical standards for nanotechnology that are based on the Asilomar conference standards that have worked well thus far in biotechnology. These standards will be effective against unintentional dangers. For example, we do not need to provide self-replication to accomplish nanotechnology manufacturing.
We’ll need to create a nanotechnology immune system—good nanobots that can protect us from the bad ones.
I’ve debated this particular point with a number of other theorists, but I show in the book why the nanobot immune system we put in place will need the ability to self-replicate. That’s basically the same “lesson” that biological evolution learned.
Ultimately, however, strong AI will provide a completely effective defense against self-replicating nanotechnology.
History teaches us that the more intelligent civilization—the one with the most advanced technology—prevails. But I do have an overall strategy for dealing with unfriendly AI, which I discuss in chapter 8.
Denis Failly - We live in age of non synchronization, between time of the Technology, and time of institutions, politics, citizens...so this revolution will have a deep impact on the running of our Civilization (sociological, anthropological, organizational, juridical, éthical...) so how to run this asymmetry and to face the opposition ?
Ray Kurzweil - There were objections to the plow also, but that didn’t stop people form using it. The same can be said for every new step in technology. Technologies do have to prove themselves. For every technology that is adopted, many are discarded. Each technology has to demonstrate that it meets basic human needs. The cell phone, for example, meets our need to communicate with one another. We are not going to reach the Singularity in some single great leap forward, but rather through a great many small steps, each seemingly benign and modest in scope.
Denis Failly - What about unequal population access to life extension and superintelligence that could suppose Singularity age ?
Ray Kurzweil - We need to consider an important feature of the law of accelerating returns, which is a 50 percent annual deflation factor for information technologies, a factor which itself will increase. Technologies start out affordable only by the wealthy, but at this stage, they actually don’t work very well. At the next stage, they’re merely expensive, and work a bit better. Then they work quite well and are inexpensive. Ultimately, they’re almost free. Cell phones are now at the inexpensive stage. There are countries in Asia where most people were pushing a plow fifteen years ago, yet now have thriving information economies and most people have a cell phone. This progression from early adoption of unaffordable technologies that don’t work well to late adoption of refined technologies that are very inexpensive is currently a decade-long process. But that too will accelerate. Ten years from now, this will be a five year progression, and twenty years from now it will be only a two- to three-year lag.
This model applies not just to electronic gadgets but to anything having to do with information, and ultimately that will be mean everything of value, including all manufactured products. In biology, we went from a cost of ten dollars to sequence a base pair of DNA in 1990 to about a penny today. AIDS drugs started out costing tens of thousands of dollars per patient per year and didn’t work very well, whereas today, effective drugs are about a hundred dollars per patient per year in poor countries. That’s still more than we’d like, but the technology is moving in the right direction. So the digital divide and the have-have not divide is diminishing, not exacerbating. Ultimately, everyone will have great wealth at their disposal.
Denis Failly - And God in all this ?
Ray Kurzweil - Although the different religious traditions have somewhat different conceptions of God, the common thread is that God represents unlimited—infinite—levels of intelligence, knowledge, creativity, beauty, and love. As systems evolve—through biology and technology—we find that they become more complex, more intelligent and more knowledgeable. They become more intricate and more beautiful, more capable of higher emotions such as love. So they grow exponentially in intelligence, knowledge, creativity, beauty, and love, all of the qualities people ascribe to God without limit. Although evolution does not reach a literally infinite level of these attributes, it does accelerate towards ever greater levels, so we can view evolution as a spiritual process, moving ever closer to this ideal. The Singularity will represent an explosion of these higher values of complexity.
Denis Failly - Why so few people (even in France) talk us about these deep changes which will impact deeply on our existence and our reason why ?
Ray Kurzweil - Hopefully after they read my new book, they will. But the primary failure is the inability of many observers to think in exponential terms. Most long-range forecasts of what is technically feasible in future time periods dramatically underestimate the power of future developments because they are based on what I call the “intuitive linear” view of history rather than the “historical exponential” view. My models show that we are doubling the paradigm-shift rate every decade. Thus the 20th century was gradually speeding up to the rate of progress at the end of the century; its achievements, therefore, were equivalent to about twenty years of progress at the rate in 2000. We’ll make another twenty years of progress in just fourteen years (by 2014), and then do the same again in only seven years. To express this another way, we won’t experience one hundred years of technological advance in the 21st century; we will witness on the order of 20,000 years of progress (again, when measured by the rate of progress in 2000), or about 1,000 times greater than what was achieved in the 20th century.
The exponential growth of information technologies is even greater: we’re doubling the power of information technologies, as measured by price-performance, bandwidth, capacity and many other types of measures, about every year. That’s a factor of a thousand in ten years, a million in twenty years, and a billion in thirty years. This goes far beyond Moore’s law (the shrinking of transistors on an integrated circuit, allowing us to double the price-performance of electronics each year). Electronics is just one example of many. As another example, it took us 14 years to sequence HIV; we recently sequenced SARS in only 31 days.
Remerciements à l'auteur Ray Kurzveil pour les éléments de contenus de cette interview ainsi qu'a Malo Girod de l'Ain
(M21 Editions).
Denis Failly
20:15 Publié dans - Complexité, - Entretiens, - Evènements, - Innovation, - Internet, Web2.0, - Prospective, trends, - Sciences | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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23.11.2007
Prospective personnelle et méthode des scénarios
Il y a toujours une alternative – découvrez et façonnez votre avenir
Ute Hélène von Reibnitz
ECONOMICA Paris, 2007

Présentation de l'éditeur
Qui ne rêve pas de prendre sa vie en main et d'en devenir le PDG ? Façonner son avenir à chaque phase de son existence, soit au début de sa carrière, pour gérer des grands changements, soit à sa retraite, est une tâche essentielle.
Ce manuel de prospective propose la méthode des scénarios pour mieux gérer sa vie et pour relever les défis d'aujourd'hui et de demain. La prospective individuelle aide à découvrir les possibilités de l'être humain et à lui ouvrir des espaces quand il se croit dans une impasse. Trois personnages (une étudiante, un manager au milieu de sa vie et traversant une crise professionnelle et un entrepreneur proche de la retraite) accompagnent le lecteur dans ce voyage fascinant vers l'avenir.
Cet ouvrage stimule l'envie d'avenir et offre des moyens pour devenir le créateur de sa propre vie.
Quelques mots de l'auteur
Denis Failly - En quoi la démarche prospective peut -elle s'appliquer à nous même (une "self foresight" en quelque sorte) dans notre propre cheminement personnel ?
Ute Hélène von Reibnitz - La prospective nous donne des moyens pour nous analyser et anticiper nos environnements futurs. Elle nous inspire pour forger notre propre avenir en dehors des sentiers battus.
Denis Failly - Quelle sont les phases clefs de cette démarche, est-ce une méthode, une boîte à outils ?
Ute Hélène von Reibnitz - Cette démarche est une méthode avec des étapes clairement définies. Les phrases clefs sont :
- S’analyser soi-même avec sa raison d’être, sa vision, ses valeurs, ses objectifs, ses forces et faiblesses
- Analyser son environnement personnel et professionnel d’aujourd’hui
- Anticiper les évolutions futures de son environnement
- Assembler, décrire et visualiser les scénarios futurs de son propre environnement
- Déduire les conséquences de ces scénarios et les transformer en stratégies
- Etablir une ligne directrice compatible avec des différents futurs possibles
Denis Failly - La démarche prospective assez classiquement appliquée dans le monde de l'entreprise (mais cela est valable pour le marketing, la communication la stratégie d'entreprise en général) qui nous rend prompt à distiller des conseils à autrui dans le cadre de nos activités professionnelles ne semble pas être une évidence pour atteindre et diriger nos propres vies personnelles (scénarios de vie, recherche d'emploi, projets personnel...) à quoi attribuer vous cela ?
Ute Hélène von Reibnitz - La prospective nous offre des outils pour façonner notre vie professionnelle, notre carrière, notre vie privée à condition que ces outils soient allégés et adaptés à l’individu. Quand on pratique la prospective, les incertitudes et les questions sont les mêmes pour une organisation ou un particulier. La complexité et la quantité des données sont bien sur plus grandes pour une organisation que pour un particulier. Mais les étapes, leur logique et les questions sont les mêmes.
Denis Failly - Organiser sa vie est certes important et savoir où on va aussi, mais dans un monde ou chaos intérieur (doutes, questions, remise en cause des acquis...) co-existe avec le flou sociétal (complexité, fragmentation, incertitude, risque...) ne pensez vous pas que trop planifier, appliquer des grilles comme des recettes à suivre (certains les prendront comme telles) risque de confiner à une forme d'enfermement, hors inventer sa vie n'est pas juste l'organiser c'est me semble t-il aussi la construire "chemin faisant" c'est quelque part la sublimer, effectuer ce saut créatif personnel avec sa part de surprise, d'incertitude de souplesse, en sortant d'une pensée linéaire et rigide apanage s'il en est de la planification.
Ute Hélène von Reibnitz - La prospective individuelle n’est pas la planification d’une carrière ou d’une vie. Le chaos intérieur et le flou sociétal sont des ingrédients essentiels analysés et anticipés dans ce processus. Au contraire toutes les alternatives sont bienvenues parce qu’elles forment l’espace future de l’imaginable et elles stimulent notre créativité. La prospective n’est pas une méthode rigide qui coupe nos possibilités, mais une méthode qui nous apprend à voler de nos propres ailes. Si un particulier est conscient de toutes ces alternatives futures, il peut mieux gérer tous les aléas de la vie avec beaucoup de créativité, parce qu’ils nous restent toujours une panoplie d’alternatives.
Denis Failly - A l'ère du coaching en tout genre où cohabite tout et n'importe quoi, des ouvrages et séminaires à foison sur le développement personnel parfois très opportunistes, quel regard portez vous sur ces pratiques, comment repérez-vous les charlatans, bref quels conseils donneriez vous à ceux qui sont en quête d'eux mêmes ?
Ute Hélène von Reibnitz - Le coaching est certainement une approche qui aide beaucoup de gens en recherche de cheminement. On analyse, on cherche des ressources à l’intérieur et à l’extérieur de la personne . Mais il manque une démarche essentielle, celle de la prospective. Avec toutes ces analyses on peut bien tourner autour de soi-même. La prospective nous donne la clé pour ouvrir une porte vers les futurs possibles. A mon avis il faut combiner les méthodes du coaching classiques avec les méthodes de prospective, ce que je fais dans mon processus. Donc quelqu'un qui cherche un conseil ou un coaching pour changer sa vie ou sortir d’une impasse, doit se rendre compte que la combinaison d’un coaching classique combiné avec une démarche prospective donnera des résultats durables.
Denis Failly - Je vous remercie
Bio
Ute Hélène von Reibnitz, née en 1951 en Allemagne, est consultante et coach en prospective et créativité depuis 25 ans. Elle a déjà publié deux livres sur la prospective en français, allemand et anglais (à télécharger sur son site web. www.scenarios-vision.com). Son cabinet de conseil Scénarios + Vision, à Vence, travaille pour des grandes entreprises de secteurs variés en Europe et au Moyen-Orient; elle accompagne également les particuliers dans leur processus de prospective individuelle.
23:50 Publié dans - Entretiens, - Prospective, trends | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : Reibnitz, prospective, self foresight, denis failly |
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23.09.2007
Sciences et Sens
Une Interview de Marc Halevy pour les Entretiens du Futur autour de :
SCIENCES ET SENS
Qu'est ce que la matière ?
Qu'est ce que la vie ?, Qu'est ce que l'esprit ?
(Editions Marane, 2007)
Denis Failly - Marc Halévy, votre livre "Sciences et Sens" est construit autour de 3 questionnements : Qu'est ce que la matière ? Qu'est ce que la vie ? Qu'est ce que l'esprit ? L'ordre des termes à naturellement sa logique et correspond à une vision interdépendante et ascendante en terme de complexité, mais poser ces questions n'est pas une démarche banale et résulte d'un cheminement qui, j'imagine, ne date pas d'aujourd'hui, alors pourquoi cet ouvrage ? Est-il un appel à la pause pour faire le point, réfléchir à demain, ou le lancement d'une sorte d'acte fondateur d'une philosophie pour penser le monde du 21 ème siècle et (inter)-agir sur lui ?
Marc Halévy -
Ce petit livre est né d'une série de conférences et ateliers que j'avais conçus et animés pour le groupe Tétra. C'était pour moi l'occasion de donner une synthèse philosophique de mes recherches et enseignements en sciences de la complexité. Je pense, au plus profond, que les sciences classiques (analytiques, réductionnistes, mécanicistes, déterministes, matérialistes) sont dans une impasse et demandent à être dépassées. La complexité est partout et elle n'est jamais réductible à quelque élémentaire que ce soit : ni briques élémentaires, ni lois élémentaires. La physique classique explose de contradictions : la matière est devenue immatérielle car pur artifice mathématique …, le monde matériel visible ne représenterait plus que quelques pourcents de la masse totale d'un univers composé surtout d'énergie sombre, invisible, inaccessible …, notre univers serait lui-même tellement improbable qu'il a de forte chance de ne pas exister …, un univers régi par le hasard ne pourrait jamais engendrer les structures complexes que nous connaissons dans des laps de temps compatibles avec son âge actuel …
Il ne s'agit pas de nier la science classique, mais d'acter ses limites et ses impasses. Il s'agit de la dépasser comme la physique quantique dépassa, naguère, la physique particulaire. Nous sommes devant ce que Kuhn appelait une "mutation paradigmatique" profonde, un peu comme si toute la science actuelle n'était qu'une toute première approximation d'une vision du monde bien plus large, profonde et complexe. Une nouvelle vision du monde est en émergence sur le terreau de la science classique. Ses langages (aujourd'hui essentiellement celui de l'analyse mathématique), ses critères de vérité (ou de non-falsifiabilité pour reprendre le mot de l'épistémologue Karl Popper), ses concepts fondateurs (qui, aujourd'hui, sont ceux d'énergie, d'espace et de temps, de force ou champ, etc …) seront tous différents. Si vous voulez une métaphore, je dirais que nous sommes au bout de la musique psalmodique ou mélodique et que nous sommes à l'aube de la musique polyphonique ou symphonique.
Denis Failly - Comment Matière, Vie, Esprit, inscrits dans une trinité indissociable ("trialectique") s'articulent-ils aujourd'hui en l'état actuel des connaissances, sachant qu'ils correspondent à des questionnements de tout temps (proche d'un : "D'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?"). Après la matière et la vie, l'Esprit est-il l'ultime conquête (révolution noétique) à venir de l'homme.
Marc Halévy - La matière, la vie et l'esprit (la pensée) sont trois modalités complémentaires et consubstantielles du réel qui les porte. Plus précisément, ces trois modalités correspondent à ses trois propensions fondamentales qui sont la propension massique qui fonde le couple attraction-répulsion (le seul (re)connu par la science classique), la propension eidétique qui fonde le couple complexification-homogénéisation (à peine effleuré par la thermodynamique et la physique du chaos déterministe) et la propension téléologique qui fonde le couple intention-détermination.
Ajoutons à cela le fait que, contrairement à ce que présente la science classique, notre univers n'est pas un assemblage mécanique mais une émergence organique. La science classique se représente tout ce qui existe comme un meccano, un jeu de Lego où des briques élémentaires s'assemblent entre elles par des forces élémentaires, selon des lois élémentaires. Le réel est tout sauf cela. Il procède par émergence. Vous êtes le dernier bourgeon émergent de votre arbre généalogique : vous n'avez pas été fabriqué depuis l'extérieur en assemblant patiemment des atomes et des molécules (selon quel plan, d'ailleurs ? et par qui ?) vous avez, au contraire, émergé de l'intérieur au départ d'un ovule fécondé qui, comme toute graine, a germé, cru, grandit, jusqu'à devenir l'adulte que vous êtes.
L'univers a fait de même : il a fallu d'abord accumuler suffisamment de substance (la matière-énergie sous toutes ses formes) avant que la complexification ne puisse passer à la "vitesse supérieure" et dépasser les simples équilibres mécaniques pour ouvrir la voie aux homéostasies complexes de la Vie. Il a, ensuite, fallu que la Vie atteigne des niveaux supérieurs de complexité et de sophistication pour que l'intention puisse s'y exprimer sous la forme de pensée consciente (l'esprit).
Denis Failly - En quoi les Sciences de la complexité, dont vous pouvez nous rappeler les principaux concepts clés, peuvent-elles nous aider à appréhender et comprendre le monde qui nous entoure et celui qui vient ?
Marc Halévy - Pour le dire d'un mot, la physique classique est une physique des objets et de leurs assemblages alors que la physique de la complexité est une physique des processus et de leurs émergences. Tout ce que nous voyons, mesurons, expérimentons n'est que la trace superficielle et figée des processus réels qui lui sont sous-jacents. C'est un peu comme si nous étions condamnés à ne pouvoir observer que les empreintes dans la boue pour tâcher de comprendre ce qu'est une harde de cerfs. La science classique étudie, avec force détails, ces empreintes, leurs formes, leurs différences, leurs distances réciproques, et elle tâche ensuite d'en inférer des lois de rapports quantitatifs entre tous ces éléments. Les sciences de la complexité ne s'intéressent guère aux empreintes, mais plutôt à la harde elle-même que ces empreintes révèlent. Mais cette harde est intangible, immatérielle, processuelle. Il faut donc procéder avec d'autres logiques de pensée, avec d'autres langages, avec d'autres méthodes : les philosophes taoïstes ou védantistes diraient qu'il faut atteindre le réel qui git sous les apparences.
Une autre métaphore : un film cinématographique est une succession de photos qui, déroulées à la bonne vitesse, donnent l'impression de mouvements continus. La science classique, parce qu'elle travaille par expériences successives, fait continuellement des arrêts sur image afin d'étudier, dans le moindre détail, tous les aspects de chaque photo et en inférer les "lois" de la prise de vue, des décors, du jeu d'acteur, des effets de lumière, etc … Les sciences de la complexité ne font pas d'arrêt sur image et ne s'intéressent pas aux détails photographiques ; ce qui les intéresse, c'est l'histoire que le film raconte. Cette mutation du regard est radicale. Et les deux regards sont mutuellement exclusifs puisque, par définition triviale, si l'on fait arrêt sur image, il est impossible de voir le film se dérouler. C'est la généralisation du principe d'incertitude d'Heisenberg qui disait qu'il est impossible de connaître à la fois la vitesse et la position d'un "particule" quantique : il est impossible de connaître à la fois l'histoire du processus (le déroulement du film) et les détails photographiques des objets (les arrêts sur image).
Denis Failly - Au niveau des organisations et des entreprises notamment, lorsqu'on emploie le terme "Complexité" (souvent confondu avec complication), on a le sentiment qu'il inspire de la méfiance, voire de la peur, à quoi peut-on attribuer cela : ignorance ? inculture transversale ? culte entretenu de la certitude et de la prévisibilité héritée d'une pensée réductionniste et mécaniste ?
L'approche de la complexité - trop souvent confondue avec "complication", vous avez raison et j'y reviendrai - implique un dépassement de la rationalité analytique et déterministe : elle oblige à un dialogue entre cerveau gauche (logique, analytique, quantitatif) et cerveau droit (analogique, globalisant, qualitatif). Or, la grande majorité des managers ont été forgés à l'enclume du cartésianisme. Ils vivent dans le quantitatif pur. Ils ont besoin de prédictibilité et de déterminisme pour pouvoir y appliquer leurs méthodes de planification et de budgétisation. Oui, mais voilà, un univers complexe comme celui de l'économie, de l'entreprise ou du management, est un univers largement imprévisible, chaotique, indéterminé où l'incertitude est partout et le mécanicisme nulle part. Le management est un art, pas une science. Les méthodes américaines du management rationnel ne sont opérantes que dans un monde stable, ordonné, prévisible, mécanique et structuré. Or, le monde réel, lui, est devenu largement instable, chaotique, imprévisible, organique et déstructuré, ce qui signifie que tout interagit avec tout, tout le temps, que tout est cause et effet de tout, que tout est à la fois autonome ET interdépendant : les méthodologies classiques ne s'appliquent donc pas à lui. Et cela fait paniquer nos gestionnaires professionnels qui voudraient tout ramener à des plans, des budgets, des procédures, des règles, des contrôles et des organigrammes. Il n'y a plus de place, désormais, dans les vraies entreprises, pour ce genre de bureaucratie. Place aux entrepreneurs-créateurs, un peu aventuriers, un peu artistes, un peu visionnaires : l'avenir est aux PME innovantes et dématérialisées, il n'est plus ni aux dinosaures industriels, ni aux mastodontes bureaucratiques, ni aux fantasmes boursiers.
La complexité n'est jamais la complication. La complication est la réponse erronée que les esprits inaptes à la complexité lui donnent. La bonne réponse à la complexité est la simplicité (qui n'est ni simplification, ni simplisme). La complication - comme celle des nos codes juridiques ou de nos procédures administratives ou des théories fumeuses de notre cosmologie classique - est toujours inefficiente et contreproductive. Mais l'art de la simplicité est un art difficile, exigeant une haute intelligence synthétique et une énorme puissance d'abstraction.
La complexité est caractérisée par trois fondamentaux irréductibles :
2- les propriétés émergentes sont des propriétés dynamiques qui appartiennent au tout sans appartenir à aucune de ses parties (même remarque),
3- les structures organiques y sont plus permanentes que les constituants (par exemple, les 4 milliards de cellules qui vous composent, se renouvellent continuellement sans que votre corps n'en soit transformé).
Face à un problème complexe, la simplicité veut d'aller comprendre les trois fondamentaux de ce problème :
- quelle est son "plus" non analytique ?- quelles en sont les propriétés émergentes globales ?- quelles en sont les structures organiques ?
Une dernière remarque : parce qu'elle ouvre une infinité de degré de liberté, la complexité échappe au déterminisme mécaniste et offre, à chaque système complexe, une infinité de scénarii d'avenir parmi lesquels il devra choisir selon sa vocation profonde : l'avenir émerge du présent mais n'est pas déterminé par lui. Or, la complication, parce que mécaniste, n'offre qu'une seule solution à tout problème et ferme le champ des possibles qu'ouvrait la complexité. Cela explique pourquoi les complications inouïes de notre monde institutionnel sont totalement impuissantes et inefficaces face à la complexité croissante du monde réel.
Denis Failly - Marc Halévy, vous avez été un élève d'Ilya Prigogine (prix Nobel de chimie 1977), qui s'est intéressé aux structures dissipatives, à l'auto-organisation des systèmes, notamment dans leur émergence et leur irréversibilité (à l'opposé des fondements classiques de la thermodynamique). Que vous a- t-il transmis et que retenez-vous de sa pensée qui dépasse naturellement le seul champ de la recherche scientifique ?
Einstein, en grand héritier du mécanicisme de Newton qu'il était, a toujours refusé la réalité de la physique quantique. Jusqu'à sa mort, il a vainement tenté de saper les fondements non déterministes et non mécanicistes de la physique de Bohr, Heisenberg et Schrödinger. L'ironie est que ce sont les travaux d'Einstein sur l'effet photoélectrique qui ont ouvert la porte à la dualité onde-particule et a permis l'émergence de la physique quantique.
Il en va un peu de même pour Ilya Prigogine qui, grand pionnier, a élargi l'horizon de la science en abordant la complexité et en montrant que l'auto-organisation dans les structures dissipatives, n'était pas contradictoire avec le second principe de la thermodynamique. Mais Ilya Prigogine n'a pas voulu franchir le pas et remettre en cause le paradigme fondamental de la science classique. Il s'est arrêté à ce que l'on nomme maintenant l'étude du chaos déterministe. Il s'est arrêté à l'auto-organisation et n'est pas passé du côté de l'autopoïèse (Varela et Maturama) ; il s'est arrêté aux systèmes mécaniques chaotiques mais n'a pas voulu franchir le cap du concept d'intention ; il s'est arrêté aux systèmes quantifiables et analysables et n'a pas voulu aller jusqu'aux systèmes holistiques.
Ilya Prigogine reste un scientifique "classique" qui a été loin jusqu'à la porte d'un autre monde, d'une autre physique, mais qui n'a pas vraiment franchi le seuil. Comme Einstein, il fut un savant immense, un génie rare. Il a ensemencé bien des cerveaux - dont le mien - avec des graines magiques qui se sont révélé des pépites de l'or le plus pur. Il aura été, sans conteste, le marchepied de cette nouvelle physique qui germe aujourd'hui et qui, sans lui, serait restée lettre morte.
Denis Failly - Comment intégrez-vous dans vos réflexions les évolutions dans le domaine des TIC (notamment Web2.0, mondes virtuels) et sont-ils pour vous de simples épiphénomènes ou des éléments fondateurs de nouveaux paradigmes de la connaissance et d'une forme de néo-reliance ?
Un réseau complexe est un organisme vivant. Comme tel, il est travaillé par les trois propensions de base, par les trois forces vives d'expansion (la propension massique qui concerne la quantité, la taille, le volume), de complexion (la propension eidétique qui concerne la qualité, la forme, la complexité) et d'intention (la propension téléologique qui concerne la finalité, la vocation, le projet). Comme pour tout système complexe et vivant, la croissance d'un réseau passe par trois stades consécutifs : l'enfance où toute l'énergie vitale est investie dans l'expansion, dans la croissance ; l'adolescence où l'énergie vitale nourrit la complexion, l'apprentissage, le développement intellectuel et moral ; la jeunesse adulte où l'énergie vitale se concentre sur l'intention, le projet de vie, la procréation, l'insertion dans la vie réelle alentour. On reconnait là les trois stades de notre vie d'homme. On y reconnaîtra aussi, facilement, les trois stades de la croissance d'une entreprise. Un vaste réseau comme le Web n'échappe pas à la règle.
L'histoire du Web réel, aujourd'hui, est celle du Web 1.0 qui est une histoire d'expansion, de nombre de sites et blogs interconnectés sur le réseau Internet. Une histoire de croissance quantitative. Mais celle-ci a touché ses limites, pas tant quantitatives (il y a aura encore beaucoup de nouveaux sites et blogs) que qualitatives. Les sites et blogs médiocres, narcissiques, stupides, pornographiques font foison ; les pourriels (spams) constituent 73% des 80 milliards de courriels qui circulent chaque jour. La toile est aujourd'hui déjà trop polluée. L'expansion ne suffit plus. Les forces de complexion se mettent en place : c'est déjà la Web 2.0 qui devient beaucoup plus sélectif, cooptatif, qui chasse les spams, vers et autre virus avec énergie, en enfermant des sites entiers derrière des "murs de feu" infranchissables sauf par les élus dûment cooptés. Par ce fait, le Web devient une mosaïque de communautés fermées ou semi fermées connectées entre elles : un réseau de réseaux. Mais cela ne suffira pas. Sans force d'intention, sans projet commun, sans finalité définie, toute communauté s'étiole et disparaît : triomphe de l'éphémère, du volatil. Un exemple : la mode des blogs a déjà passé. Plus de 60% des blogs qui ont été initiés avec fièvre, n'ont pas résisté au temps : lassitude et médiocrité des visiteurs comme des fournisseurs de contenu ont eu raison d'eux. Les seuls blogs qui résistent et perdurent sont les blogs animés d'un vrai projet de contenu.
Je ne pense pas que ce soit la toile qui "fonde" un nouveau paradigme. Je pense plutôt que ce nouveau paradigme était latent et que l'émergence de la toile a permis son éclosion.
Contrairement à ce que croient les futurologues comme Joël de Rosnay et d'autres, l'avenir du possible ne se lit pas dans les innovations technologiques, mais dans les émergences comportementales. La technique - comme la politique - suit, mais ne précède jamais. Elle est une réponse qui suit la question sans jamais l'anticiper. Les inventions viennent toujours quand on a besoin d'elles : elles sont "dans l'air du temps".
Quelques indications prospectives pour terminer …
Les sites d'entreprise deviennent déjà, et deviendront toujours plus, la vitrine centrale, stratégique de chaque entreprise. Le processus de vente s'inverse. L'acheteur reprend le pouvoir. Le vendeur bonimenteur - qui, étymologiquement, "ment bien" - est appelé sinon à disparaître, du moins à se transformer en conseiller technicien qui est là pour répondre, avec précision, clarté et compétence, aux questions que l'acheteur potentiel viendra lui poser. C'est l'acheteur qui devient le pôle proactif de la transaction ; le vendeur n'en est plus que le pôle réactif. Il doit être aussi disponible que discret et passif. L'ère du marketing et de la publicité, propres à la marchandisation de masse de l'économie industrielle, se clôt. Par parenthèse, cela signifie que les faramineux budgets publicitaires actuels vont se tarir et, donc, ne plus polluer nos espaces réels et virtuels de leur harcelante omniprésence. L'heure est aux investissements copieux en sites Internet impeccables et bien référencés, et à la production de contenu rédactionnel de haute qualité. Fin des annonces publicitaires et de la presse écrite. L'acheteur ne veut plus qu'on lui vende, mais il veut qu'on l'informe, fiablement, complètement, simplement. C'est lui qui cherche ; c'est lui qui questionne ; c'est lui qui choisit ; c'est lui qui décide. Vendeurs, taisez-vous !
Avec l'avènement de l'économie immatérielle (où la valeur d'un produit vient à plus de 80% des intelligences qui y sont injectées pour le concevoir et le commercialiser), le professionnel devient de plus en plus nomade : le lieu où il se trouve ne joue presque plus de rôle dans son activité. Son lieu réel d'efficience est le cyberespace : peu importe qu'il soit dans le TGV, à la terrasse d'un bistrot ou dans un bureau. Le Web évoluera donc en ce sens : chacun doit pouvoir s'y connecter partout, n'importe où, sans aucune difficulté ni technique (systèmes opératoires hyper-standards, hyper-simples et hyper-efficaces), ni financière (gratuité), ni administrative (déréglementation radicale).
Un dernier mot : nos langages sont faibles. Ils sont le plus souvent à une dimension (comme nos langues parlées et écrites, comme les mathématiques), parfois à deux dimensions (comme une image ou un graphe, comme la musique). Ils sont inaptes à représenter la complexité qui, elle, a un nombre infini de dimensions. Il nous faudra donc inventer des métalangages infiniment plus riches que ceux que nous balbutions aujourd'hui. C'est là un des grands défis qui se dresse, hiératique, devant nos petits cerveaux d'aujourd'hui.
Denis Failly - Merci Marc Halevy
Bio de Marc Halevy : Ancien élève d’Ilya Prigogine, Marc Halévy est polytechnicien, ingénieur nucléaire et docteur en sciences appliquées. Président du Groupe Maran (Accompagnement stratégique et managérial) et de l’Institut Noétique Europe (prospective et économie de la connaissance), il enseigne la « théorie des systèmes complexes » à l’Institut des Hautes Études de Belgique (ULB) et dans d’autres institutions. Marc Halévy est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le grand virage des managers – L’entreprise réinventée (Editions Namuroises, 2003) et plus récemment de L'Age de la Connaissance - Principes et Réflexions sur la révolution noétique au 21ème siècle (M21 Editions, 2005)
Site de Marc Halevy: Complexitude
14:15 Publié dans - Complexité, - Entretiens, - Prospective, trends, - Sciences | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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